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This article presents a sympathetic critique of degrowth scholarship, which reproduces anthropocentric...
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Interculturalités Chine-France est une revue orientée vers la diffusion des approches interculturelles et intertextuelles des connaissances dans les domaines des arts, des littératures et des langues. Elle s’adresse à un large public composé de professionnels (enseignants, chercheurs, étudiants) et de façon générale à toute autre personne intéressée par ces sujets.
Raoul Zamponi (Macerata, Italia)
Astratto: A Michele Ruggieri e Matteo Ricci, oltre a una mirabile produzione di opere sulla cultura classica cinese e pregevoli descrizioni cartografiche della Cina del XVI secolo e del mondo intero, si devono alcuni scritti sulla lingua cinese non ancora approfonditamente studiati pur rivestendo, al pari degli altri loro lavori, un’importanza non sottovalutabile. Tra questi scritti vi è il primo dizionario europeo della lingua cinese (portoghese-cinese per l’esattezza), opera congiunta dei due gesuiti rimasta incompiuta della quale ci è fortunatamente pervenuto l’autografo (conservato a Roma). Il presente articolo prenderà brevemente in esame i problemi di attribuzione, datazione e localizzazione del manoscritto, ne illustrerà la struttura e il contenuto ed esaminerà alcuni aspetti della varietà di cinese in esso registrata. Questa risulta essere chiaramente la lingua di koinè dell’impero cinese del tempo (nota come guānhuà ‘lingua dei funzionari’) interferita da varietà sinitiche meridionali tanto nella forma scritta (quella dei traducenti cinesi in caratteri cinesi delle entrate portoghesi del dizionario) che in quella parlata (riflessa dalla trascrizione in caratteri latini di Ruggieri dei traducenti in caratteri cinesi).
Parole chiave: guānhuà, lessicografia cinese, Matteo Ricci, Michele Ruggieri.
Pour une nouvelle image du dictionnaire portugais-chinois attribué à Michele Ruggieri
et Matteo Ricci
Raoul Zamponi1
(Macerata, Italie)
L’œuvre examinée est un texte manuscrit sans titre (§ 1) et anonyme (§ 2), dépourvu également d’une date explicite et d’une indication du lieu où il a été rédigé (§ 3). Il s’agit d’un dictionnaire portugais-chinois (DPC) d’une ampleur remarquable (§ 5) et d’une importance exceptionnelle, étant considéré comme le plus ancien dictionnaire de chinois mandarin (§ 6) dans une langue occidentale connue, ainsi que le plus ancien dictionnaire bilingue portugais utilisant une langue étrangère moderne2. De plus, il représente la première tentative européenne de transcription du chinois à l’aide de caractères de l’alphabet latin appliquée à grande échelle.3 Il occupe les folios 32 à 165 d’un volume composite (§ 4) retrouvé en 1934 par le sinologue Pasquale M. D’Elia, S.J. dans les archives de la Compagnie de Jésus à Rome (Archivum Romanum Societatis Iesu), où il est toujours conservé4. Il est généralement considéré comme le fruit de la collaboration entre les missionnaires jésuites Michele Ruggieri (Spinazzola, 1543–Salerno, 1607) et Matteo Ricci (Macerata, 1552–Pékin, 1610) pendant leur séjour à Zhàoqìng, dans le sud de la Chine, de 1583 à 1588.
Dans une note manuscrite, datée du 6 octobre 1934 et apposée sur le premier folio du volume contenant le DPC, D’Elia qualifie cet ouvrage, ainsi que l’ensemble du volume, de « dictionnaire européen-chinois », comme il l’a ensuite mentionné dans une commu–
1 Cet article est une version légèrement remaniée (et mise à jour) de mon essai intitulé « Per una nuova immagine del dizionario portoghese-cinese attribuito a Ricci e Ruggieri », contenu dans le volume Humanitas. Attualità di Matteo Ricci: Testi, fortuna, interpretazioni (Macerata, Quodlibet, 2011) édité par Filippo Mignini. Je tiens à exprimer mes sincères remerciements à Claude Hagège, Yan Chunyou 严春友et Sang Di 桑谛 pour leurs conseils utiles.
2 Voir Dieter Messner, O primero dicionário bilingue português que utiliza uma língua estrangeira moderna, Verba Hispanica, n° 5 (1995), pp. 57–65.
3 On observe également que les formes yué (cantonais), hakka (kèjiā) et mǐn méridionaux (hokkien) contenues dans le dictionnaire (voir § 2) sont les premiers mots de leurs langues respectives transcrits en caractères latins qui nous étant parvenus.
4 Le dictionnaire a longtemps été considéré perdu ; voir Joseph A. Levi, O dicionário português-chinês de Padre Matteo Ricci, S.J. (1552–1610): Uma abordagem histórico-linguistica, New Orleans, University Press of the South, 1998, p. 15.
nication offrant la première description de l’œuvre5. Par la suite, D’Elia6 attribuera au volume le titre de « Dictionnaire portugais-chinois », titre repris par John W. Witek pour l’édition en fac-similé de 2001 du (seul) dictionnaire.7 Ce titre a également été adopté, directement ou par l’intermédiaire de Witek, par d’autres auteurs qui se sont intéressés à l’œuvre, et il est aujourd’hui largement utilisé, y compris dans ses diverses traductions, à un tel point que nous ne pouvons nous abstenir de le reprendre dans cet aricle8.
Le DPC a été attribué par D’Elia9 à Michele Ruggieri et Matteo Ricci, et la note du sinologue rapporte ce qui suit :
C’est le premier de son genre. La romanisation est italienne, probablement réalisée par Ricci — souvent avec l’écriture de Ruggieri. Au début, il y a le premier catéchisme vers 1583–1588, ainsi que quelques notions de cosmographie. Décembre de 1583–1588. Très précieux. 6.10.34 P. M. D’Elia, S.J.10
En effet, l’œuvre reflète à la fois la calligraphie de Ruggieri et celle de Ricci dans le
« côté européen », constitué de lemmes en portugais et de la transcription en caractères latins des lemmes chinois en sinographie (cf. § 7). Il faut attribuer les lemmes de la seconde partie, la plus étendue du dictionnaire — la section D-Z (ff. 72r–156r) — et la romanisation delle traductions chinoises de tout le dictionnaire à Ruggieri, contrairement
5 Pasquale Maria D’Elia, Il primo dizionario europeo-cinese e la fonetizzazione italiana del cinese, dans Atti del XIX Congresso Internazionale degli Orientalisti: Roma, 23–29 settembre 1935, Rome, Tipografia del Senato, G. Bardi, 1938, pp. 172–178.
6 Pasquale Maria D’Elia, éd., Fonti ricciane: Documenti originali concernenti Matteo Ricci e la storia delle prime relazioni tra l’Europa e la Cina (1579–1615), Vol. II, pte. II, libri IV-V: Da Nanciam a Pechino (1597–1610–1611), Rome, La Libreria dello Stato, 1949, p. 32, n. 1.
7 Michele Ruggieri et Matteo Ricci, Dicionário português-chinês = 葡漢辭典 = Portuguese-Chinese dictionary, édité par J. W. Witek, Lisbonne, Biblioteca Nacional Portugal, Macao, Instituto Português do Oriente (IPOR), San Francisco, Institute for Chinese-Western Cultural History, 2001.
8 Malgré les suggestions de Luís Filipe Barreto (Review essay: John W. Witek, SJ (ed.), Dicionário português-chinês (attributed in this edition to) Michele Ruggiero [sic] and Matteo Ricci, Bulletin of Portuguese/Japanese Studies, n° 5 (2002), pp. 124–125) au titre suggestif « Vocabulaire de la langue de Chine avec les équivalents en portugais, réalisé par des prêtres et des catéchistes de la Compagnie de Jésus ainsi que par d’autres Chinois et Portugais érudits et travailleurs » [Vocabulary of the language of China with the equivalents in Portuguese, done by some priests and catechists from the Company of Jesus as well as by other scholarly and working Chinese and Portuguese], pour une œuvre qui doit être considérée collective, mais pas dans ces termes (voir § 4 ci-dessous).
9 Pasquale Maria D’Elia, Il primo dizionario europeo-cinese e la fonetizzazione italiana del cinese.
10 « È il primo del genere. / La romanizzazione è italiana, proba- / bilmente del Ricci – spesso scrittura del Ruggieri. / Al Principio c’è il primo / catechismo verso il 1583–1588 e alcune nozioni di cosmografia. / Dicembre di 1583–1588. Molto prezioso. / 6.10.34 / P. M. D’Elia, S.J. ».
à ce que D’Elia a indiqué, mais comme le soutient Witek11 sur la base d’une comparaison calligraphique entre le DPC et une lettre autographe du père apulien. En revanche, les lemmes de la première partie du dictionnaire correspondant à la section A–C (ff. 32r–66v)12 ont été écrits par Ricci. Cependant, tout cela n’a pas une grande importance si nous considérons la collaboration étroite qui a dû exister entre les deux jésuites lors de la rédaction des lemmes (cf. § 5) et la nature même de l’œuvre. Comme le souligne Barreto13, le DPC est en fait essentiellement un outil didactique conçu par Ruggieri et Ricci, mais probablement utilisé et complété par d’autres missionnaires du collège de Macao (voir plus loin § 3), c’est-à-dire une œuvre lexicale de référence en cours d’élaboration, destinée sans doute à un large groupe de confrères jésuites plutôt qu’à l’usage exclusif des deux Italiens, qui auraient pu, de manière plus compréhensible, rédiger un lexique avec des lemmes dans leur langue maternelle14.
Dans l’optique d’une œuvre collective, il convient aussi maintenant de reconnaître la contribution de ceux qui ont tracé, en caractères chinois, les traductions des lemmes et de ceux qui ont indiqué à Ruggieri la prononciation des caractères écrits.
Il est évident, en observant l’écriture, que presque tout le « côté chinois », représenté par les traductions chinoises en sinographie, est le fruit de la main élégante d’un unique scribe chinois. Seules quelques ajouts, qui élargissent le corpus des traductions introduites ou fournissent des traductions pour des lemmes restés sans glose, reflètent en fait une calligraphie différente qui, de par l’exécution plutôt négligée des caractères, semble être, dans divers cas, celle d’un Européen.
En revanche, on pense que plusieurs collaborateurs ont indiqué à Ruggieri la prononciation de la plupart des sinogrammes, vu que leur romanisation reflète une re–
11 John W. Witek, Introduction, dans Michele Ruggieri et Matteo Ricci, Dicionário português-chinês = 葡漢辭典 = Portuguese-Chinese dictionary, édité par John W. Witek, Lisbonne, Biblioteca Nacional Portugal, Macao, Instituto Português do Oriente (IPOR), San Francisco, Institute for Chinese-Western Cultural History, 2001, p. 19.
12 Les folios 32r et 72r du DPC sont reproduits dans les figures 1 et 2.
13 Luís Filipe Barreto, Review essay, p. 120.
14 Le dictionnaire se caractérise néanmoins par une unidirectionnalité portugais>chinois et nécessite de
« compétences de référence » (maîtrise de l’alphabet latin et connaissance des conventions graphiques) difficilement disponibles chez les sujets de langue maternelle chinoise de la fin du XVIe siècle. On observe également que de nombreuses entrées (portugaises) sont accompagnées d’un terme équivalent en latin ou parfois en italien. Probablement, certains de ces ajouts ont été faits par Ricci et Ruggieri lorsque le sens d’un mot portugais n’était pas clair pour eux. D’autres formes ajoutées (latines) désambiguïsent les mots portugais homographes ou polysémiques (voir § 5 ci-dessous). Il est intéressant de noter que trois des formes non portugaises qui accompagnent les entrées de la section D–Z de Ruggieri ont une teinte dialectale des Pouilles. Culha (c’est-à-dire cuglia), à côté de potra (‘hernie’) sur le folio 132v, est un terme encore en usage dans les dialectes du sud de l’Italie et signifie ’hernie inguinale’ (dans le dialecte de Spinazzola, ce terme est prononcé [ˈkoɟːə]). Secce, à côté de siva (c’est-à-dire siba ‘seiche’) sur le folio 144v, est le terme pour ‘seiche’ dans le dialecte de Spinazzola, prononcé [ˈseʧːə]. Nasca, à côté de ventaãs (‘narines’) sur le folio 153v, indique à la fois ‘narine’ et ‘nez écrasé’ dans le sud de l’Italie.
marquable hétérogénéité « dialectale »15. Certaines prononciations méridionales suggèrent notamment à Barreto16 que l’œuvre rassemble « des mots et des expressions qui ont été recueillis auprès de marchands portugais [de Macao] et de leurs interprètes chinois, de pilotes17, du Sénat et des communautés maritimes et commerciales chinoises ». Cela conduit Yang à supposer que des « enseignants » hàn originaires du Guǎngdōng et du Fújiàn, dont la langue maternelle n’est certainement pas le mandarin, ont collaboré avec Ruggieri et Ricci. Selon Yang18, au moins l’un d’entre eux était un locuteur hakka et au moins un autre était probablement originaire du Fújiàn, plus précisément de la ville de Xiàmén (Amoy).
Une analyse attentive de la transcription de Ruggieri des traductions en sinographie révèle effectivement la présence dans le DPC d’un nombre considérable de mots sinitiques non mandarins.
Un certain nombre de ces formes sont sans aucun doute des « méridionalismes », mais on ne peut pas les attribuer avec certitude à un système linguistique particulier : ils peuvent être rattachés à une variété de cantonais (C), à un dialecte hakka (Ha) ainsi qu’à l’hokkien (Ho). Dans tous les cas, certains de ces « méridionalismes » apparaissent dans le DPC aux côtés de leur équivalent « septentrional » mandarin, comme on peut l’observer dans le tableau 119.
Il existe également des formes qui rappellent spécifiquement un dialecte hakka non encore identifié, mais certainement du Guǎngdōng oriental (voir l’annexe à la fin de cet article). Ces éléments s’alternent aussi la plupart du temps dans le dictionnaire avec leur équivalent mandarin (voir tableau 2).
Ensuite, il existe des formes qui peuvent être attribuées au cantonais, ainsi que celles-ci, en général, avec leur équivalent mandarin (voir tableau 3).
Enfin, un certain nombre de formes hokkien semblent être attribuables au dialecte de Xiàmén. Comme nous pouvions nous y attendre, nous trouvons aussi une partie de ces formes non mandarines dans le DPC avec le terme mandarin correspondant (voir tableau 4).
15 Luís Filipe Barreto, A fronteira cultural, Revista Macau, 2ème série, n° 58 (1997), p. 55 ; Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci: Introdução histórico-linguística, dans Michele Ruggieri et Matteo Ricci, Dicionário português-chinês = 葡漢辭典 = Portuguese-Chinese dictionary, édité par J. W. Witek, Lisbonne, Biblioteca Nacional Portugal, Macao, Instituto Português do Oriente (IPOR), San Francisco, Institute for Chinese-Western Cultural History, 2001, pp. 56–62.
16 Luís Filipe Barreto, Review essay, p. 120.
17 Ce sont ceux qui conduisent un navire le long de routes établies.
18 Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci, p. 68.
19 Les formes cantonaises présentées dans les tableaux 2, 3 et 4 sont celles de ce que l’on appelle
« cantonais standard ». Les formes hakka appartiennent à différents dialectes (non mieux précisés), tandis que les formes hokkien sont toutes tirées de la variété de Xiàmén. Pour le mandarin, on présente à la fois des formes du guānhuà de la fin de l’époque Ming, telles qu’elles apparaissent dans le deuxième volume du 西儒耳目资 de Nicolas Trigault (Xī’ān, 1626), et des formes de l’actuel pǔtōnghuà. Nous observons que les transcriptions phonétiques entre crochets dans les tableaux 1 à 4 sont larges et n’incluent pas les tons.
À ce stade, il convient de prendre en compte l’adaptation de certaines formes
« méridionales » aux règles phonologiques mandarines, ce qui implique, par exemple, la suppression des finales [t] et [k] (voir 脚 chio [kjo] < [kjok] et fa [fa] 活 < [fat] dans le tableau 2 ; ta [ta] (ou [tɐ]) 得 < [tɐk] dans le tableau 3 ; cua [xwa] 法 < [hwat], cuo [xwɔ] 服
< [hɔk] et ho [hɔ] (ou [xɔ]) 蝠/伏 < [hɔk] dans le tableau 4) ainsi que la vélarisation de [h], parfois accompagnée de la diphtongaison de la voyelle suivante (voir, dans le tableau 4, cua [xwa] 法 < [hwat], cuei [xwɛi] 費 < [hui] et cuo [xwɔ] 服 < [hɔk]).
En ce qui concerne la distribution des « méridionalismes » à l’intérieur du DPC transcrit par Ruggieri, il convient de tenir compte de leur occurrence uniforme dans l’œuvre. Les formes hakka du tableau 2 peuvent être observées du premier folio du manuscrit (32v) à l’avant-dernier (155r), tandis que celles du cantonais du tableau 3 vont du deuxième (33v) au quatre-vingt-seizième (127v). Il est vrai que les éléments hokkien n’apparaissent que dans la deuxième partie du dictionnaire (comme indiqué dans le tableau 4), mais pas sur des folios spécifiques. De plus, dans certains folios de l’œuvre, il y a des juxtapositions de formes hakka, cantonaises et hokkien, comme sur le folio 129r, où nous avons tau 斗 apparemment hokkien (tab. 4) et, peu après, fan 環 hakka (tab. 2), et sur le folio 130v, où, en seulement six lignes, nous pouvons observer liu 紐 hokkien (tab. 4), deux occurrences de fa 化 cantonais ou hakka (tab. 1) et fu 糊 qui est sûrement hakka (tab. 2).
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Piccaro do barete |
mau liu |
帽紐 |
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Pedir |
tau |
討 |
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Pedinte |
chiau fa zi |
呌化子 乞丐 |
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Pedir esmola |
chiau fa |
呌化 |
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Piloto |
cuo ciã |
夥長 |
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Pimẽta20 |
fu cau |
糊菽21 |
Nous devons alors probablement rejeter l’hypothèse selon laquelle plusieurs collaborateurs hàn ont fourni à Ruggieri la prononciation (principalement en mandarin) des traductions en caractères chinois des termes portugais dans le DPC. Il est plus plausible qu’une seule personne ait accompli cette tâche : probablement quelqu’un originaire de l’est du Guǎngdōng et de langue maternelle hakka, exposé à la fois au cantonais et au dialecte de la ville portuaire de Xiàmén — qui n’est pas très éloignée (peut-être y a-t-il vécu) — comme en témoigne l’utilisation involontaire de certaines expressions cantonaises et hokkien qui peuvent être attribuées au dialecte xiamenais. Nous pouvons maintenant nous demander si ce collaborateur hakka du DPC est également le principal scribe du « côté chinois » de l’ouvrage.
James22, sur la base de certaines erreurs détectées dans la transcription en caractères latins des traductions en sinographie du DPC, remarque que la romanisation a été
20 En partant du haut, les traductions des lemmes portugais sont : ‘pompon du bonnet’, ‘demander’, ‘mendiant’, ‘demander l’aumône’, ‘marin conduisant un navire le long de routes établies’ et ‘poivre’.
21 C’est-à-dire 胡椒. cau (probablement une erreur pour ciau) devrait représenter la forme [tsjau] mandarine (voir çiāo dans le 西儒耳目资 de Trigault) ou hakka.
certainement effectuée à partir des caractères chinois et non à partir de traductions orales. Sur le f. 33r, James note par exemple que la traduction de abraço (‘étreinte’), soit 抱一下, est transcrite pau — schia, avec le caractère 一 confondu avec l’un de ces traits de séparation largement utilisés dans le DPC pour séparer des traductions distinctes d’un même mot portugais. Sur le f. 46v, la traduction bisyllabique 野驢 pour asno bravo (‘âne sauvage’) est rendue en caractères latins avec trois syllabes : ye ma lu. Le caractère 驢, dans ce cas, a été incorrectement interprété comme une séquence de deux caractères : 馬et 盧. Sur le f. 43r, la transcription ngõ tiau de 安排 (qui traduit le verbe aparelhar ‘préparer, équiper, orner’) indique que le caractère 排 (correctement transcrit pai sur le f. 132r) a été confondu avec 挑 (transcrit tiau sur les ff. 33v, 111v, 126r et 127v), tandis que sur le f. 47r, la transcription lin gio de 鈐肉 (qui traduit le verbe atenazar ‘saisir avec des tenailles, tourmenter avec des pinces’) révèle que le caractère 鈐 a été confondu avec 鈴23.
Les transcriptions erronées de caractères chinois confondus avec des caractères similaires ne sont pas du tout rares dans le DPC (voir aussi les exemples dans le tableau 5) et suggèrent très probablement que la personne qui a fourni les traductions en sinographie des entrées portugaises du DPC n’est pas la même personne qui a ensuite indiqué à Ruggieri la prononciation des caractères.
Au vu des connaissances actuelles sur l’entourage chinois de Ruggieri et Ricci à Macao, rien ne peut être dit concernant l’identité de celui qui a tracé les traductions des lemmes du DPC en sinographie ni celle de l’autre collaborateur chinois (certainement hakka) qui a indiqué au jésuite apulien leur prononciation principalement en mandarin. Une fois que le rôle fondamental de ces deux personnes dans la compilation du DPC a été identifié, ils devraient tous deux être reconnus comme coauteurs de l’œuvre, au même titre que Ruggieri et Ricci.
Il est presque certain que le DPC fut apporté à Rome en 1588 par Ruggieri, accompagné d’autres documents rédigés en Chine24. Étant donné que Ricci est arrivé à
22 Gregory James, Culture and the dictionary: Evidence from the first European lexicographical work in China, dans Julie Coleman et Anne McDermott, éd., Historical dictionaries and historical dictionary research: Papers from the International Conference on Historical Lexicography and Lexicology, at the University of Leicester, Tübingen, Max Niemeyer, 2004, pp. 131–133.
23 Veuillez noter que 鈐, à son tour, est une erreur pour 鉗 commise par celui qui a tracé la traduction en caractères chinois.
24 Ruggieri a été envoyé à Rome par Alessandro Valignano, supérieur des missions jésuites des Indes orientales, principalement pour organiser une ambassade papale auprès de l’empereur chinois Zhū Yìjūn (Wànlì) afin d’obtenir la liberté de prédication. Il n’est jamais retourné en Chine, au point que le projet fut abandonné que parce qu’il était désormais trop âgé pour entreprendre le long et dangereux voyage. Naturellement, Ruggieri a emporté à Rome le DPC dans l’intention de rendre accessible à l’Europe un témoignage fondamental de la culture chinoise : celui relatif à la langue et à son écriture étrange (voir Francesco Antonio Gisondi, Michele Ruggeri: Missionario in Cina e primo sinologo europeo, Milan, Jaca Book, 1999, p. 127, n. 17).
Macao le 7 août 158225, l’œuvre se situe entre un terme post quem incontestable (1582 précisément) et un terme ante quem très probable (1588). Yang26 estime en particulier que le DPC a été compilé entre 1583 et 1588 à Zhàoqìng, une ville située non loin de Macao où Ruggieri et Ricci ont établi leur résidence le 10 septembre 1583. Cependant, comme le souligne Barreto27, Yang base sa datation sur les références temporelles fournies par certains des documents reliés à l’œuvre à Rome. Barreto28, pour sa part, propose (et réitère) l’hypothèse selon laquelle le DPC aurait été élaboré à Macao et à Zhàoqìng à partir de recueils lexicaux réalisés à Macao dès 1580 par des « groupes de Portugais représentant les pouvoirs commerciaux, politiques et religieux »29. Il est évident que Barreto, ignorant ou négligeant l’identification, faite par Dieter Messner30, d’une source bien précise de laquelle les lemmes du DPC ont été puisés, à savoir un dictionnaire latin de Jerónimo Cardoso (voir § 5), fonde ses affirmations sur la fausse croyance que l’œuvre a été compilée ex nihilo en terre chinoise et met l’accent sur des termes techniques (maritimes, commerciaux et militaires) propres à la population portugaise de Macao, sans omettre d’enregistrer des mots « de la rue » que Ruggieri et Ricci, avec une connaissance plutôt limitée du portugais, auraient pu ne pas connaître.
Cependant, d’après nous, d’autres éléments nous poussent à considérer que le lieu où le DPC a été conçu et élaboré est Macao plutôt que Zhàoqìng.
Nous savons tout d’abord, par le biais d’une de ses lettres, que Ricci s’est consacré à l’étude du chinois dès son arrivée dans la ville portuaire.
Nous sommes arrivés dans ce port en août et sommes restés en mer un peu plus d’un mois... Immédiatement, je me suis plongé dans l’apprentissage de la langue chinoise.31
L’élaboration d’un dictionnaire de cette langue, outil essentiel pour soutenir le processus d’apprentissage entrepris, s’inscrit parfaitement dans cette activité.
Il convient également de noter que, liées au manuscrit du DPC, se trouvent quelques folios complémentaires (voir tableau 9) qui ne peuvent être attribuées ni à la main de Ruggieri ou Ricci, ni à celle du scribe chinois du dictionnaire dont on ignore le nom. Ils contiennent de courtes listes de mots portugais qui ne figurent pas dans le DPC,
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25 Ruggieri était déjà en ville depuis juillet 1579.
26 Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci, p. 42.
27 Luís Filipe Barreto, Review essay, p. 118.
28 Luís Filipe Barreto, A fronteira cultural. Luís Filipe Barreto, Review essay. Luís Filipe Barreto, Macao: An intercultural frontier in the Ming period, dans Luís Saraiva, éd., History of mathematical sciences in Portugal and East Asia II: Scientific practices and the Portuguese expansion in Asia (1498–1579), Singapour, World Scientific Publishing Co., pp. 1–22.
29 Luís Filipe Barreto, A fronteira cultural, p. 52.
30 Dieter Messner, O primero dicionário bilingue português que utiliza uma língua estrangeira moderna. Dieter Messner, The first Portuguese bilingual dictionary resorting to a foreign ‘modern’ language – Chinese, Review of Culture, 2ème série, nos. 34–35 (1998), pp. 281–291.
31 « Arrivassimo a questo porto in agosto e stessimo poco più d’un mese in mare… Subito mi detti alla lingua cina ». Lettre envoyée depuis Macao au père Martino de Fornari, S.J, le 13 février 1583, dans Matteo Ricci, Lettere (1580–1609), édité par Francesco D’Arelli, Macerata, 2001, Quodlibet, p. 45.
accompagnées de leur traduction chinoise écrite uniquement en caractères chinois, selon une direction d’écriture verticale de haut en bas, et sur des lignes horizontales. Comme le fait remarquer Yang32, certains des mots portugais de ces listes désignent des produits, des titres et des lieux chinois (par exemple, Am sam ‘Xiāngshān’, cantaõ ‘Canton’, cha ‘thé’, licjia33 ‘litchi’, misso ‘condiment à base de soja fermenté’, mandarim darmada34 ‘mandarin d’armée’, mandarim de Letras ‘mandarin de lettres’ et Maquao ‘Macao’) ; deux d’entre eux (eclipse daluã35 ‘éclipse lunaire’ et eclipse do sol ‘éclipse solaire’) font référence à l’intérêt astronomique des missionnaires jésuites. Il est plutôt improbable que ces ajouts au DPC aient été réalisés à Zhàoqìng par un missionnaire de passage, avec l’aide d’un traducteur local, sans la collaboration de Ruggieri et/ou Ricci. On peut plutôt supposer que les deux pères ont laissé le DPC à Macao lorsqu’ils se sont installés à Zhàoqìng en septembre 1583, à l’usage des confrères occidentaux du collège jésuite, qui ont fini par l’agrandir un peu.
Parallèlement, la constatation suivante devrait également nous pousser à ne pas dater le DPC au-delà de l’année 1583. Grâce, une fois de plus, à la correspondance de Ricci, nous savons que, à l’automne 1584, le jésuite des Marches et son confrère des Pouilles avaient acquis un haut niveau de compétence en communication en chinois.
...Cela fait déjà un an que nous avons commencé à construire une maison et une chapelle, que nous allons bientôt terminer. Pendant cette période, nous n’avons pas beaucoup enseigné la doctrine à ces gens, car tout notre temps était consacré au travail et à l’apprentissage des caractères chinois. Grâce à Dieu, nous avons progressé à un tel point que nous pourrions prêcher et confesser, si l’occasion se présentait... Nous avons également écrit le Pater Noster, l’Ave Maria et les commandements dans leur langue.36
Nous avons fait des progrès considérables dans la langue et il me semble déjà que je peux prêcher et confesser.37
Nous savons également qu’au cours de l’année suivante, Ricci avait atteint un bon niveau de compréhension des textes écrits.
En tant qu’homme qui, ici, je crois, a quelques jours à terminer que Dieu m’accordera de vie, je m’adapte et m’attache autant que possible à cette terre, et chaque jour je m’améliore davantage, car je parle déjà couramment la langue et j’ai commencé à prêcher aux chrétiens dans notre église, et nous prévoyons d’ouvrir la porte également à certains
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32 Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci, p. 41.
33 lichia.
34 da armada.
35 da lua,
36 « … a ya un año que començamos una casa y capilla que acavaremos presto y en este inter emos entendido poco en [en]señar esta gente, por la ocupación de la labor y de aprender las letras en lengua china; en lo qual, por la gracia de Dios estamos tan adelante que ya podríamos predicar y confesar quando ubiese oportunidad... Tenemos impreso en su letra el Pater noster y el ave Maria, los mandamientos... ». Lettre envoyée depuis Zhàoqìng à Giambattista Román le 13 septembre 1584, dans Matteo Ricci, Lettere (1580–1609), p. 86.
37 « Nella lingua siamo molto avanti e già mi pare che posso e confessare e predicare ». Lettre envoyée depuis Canton au père Claudio Acquaviva, S.J, 1584, dans Matteo Ricci, Lettere (1580–1609), p. 93.
païens qui le souhaitent. J’ai fait de même en lisant et écrivant leurs caractères, qui sont déjà quelques milliers ; car je comprends déjà de nombreux livres, et cela sans aucune aide.38
En revanche, le DPC révèle de la part de Ruggieri et Ricci un contrôle limité des traductions en caractères chinois et des prononciations des caractères qui leur sont indiquées, ce qui révèle une connaissance encore élémentaire de la langue mandarine. Ce qui semble échapper à l’attention des deux jésuites, c’est que certaines traductions en sinogrammes sont inadéquates (voir § 5), et le fait que la lecture des caractères rappelle souvent, comme nous l’avons vu, des prononciations dialectales du sud qui mènent à des incohérences évidentes, comme celle que nous pouvons relever sur le folio 154r, où le caractère 服 correspond, dans une ligne, à la forme mandarine fo (fȯ̆, c’est-à-dire [foʔ], dans le 西儒耳目资 de Trigault ; note 19) et puis, sur la ligne suivante, à une forme hokkien mandarinisée : [xwɔ] de [hɔk] (tableau 4).
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Vestidura |
y fo. ye tau |
衣服–透套領 |
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Vestido de doo39 |
schiau cuo |
孝服 衫 喪衣 喪服 |
Probablement réalisé à Macao, le dictionnaire pourrait avoir vu le jour peu après le 7 août 1582, justement dans la ville où arriva Matteo Ricci, et il aurait été terminé (même s’il est incomplet : voir ci-dessous § 4), quelques mois avant que le jésuite des Marches et son confrère Michele Ruggieri ne déménagent à Zhàoqìng40. C’est ce que semble indiquer une référence chronologique implicite contenue dans l’œuvre mise en évidence par Yang41, qui révèle le jour et le mois où le dernier folio (156r) a été rédigé. Il s’agit d’une
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38 « Come huomo, che qua mi pare che ho da finire quei puochi giorni che Iddio mi concederà di vita, mi vo accomodando et affetionando alla terra quanto posso, et ogni giorno vo potendo più, perché già parlo correntemente la lingua e comenzai a predicare ai christiani nella nostra chiesa, e di qui avanti habbiamo d’aprire la porta anco ad alcuni gentili che lo desiderano. Il simil feci nel leggere e scrivere le loro lettere, che pur sono alcune migliaia; ché vo intendendo molti libri solo, et tutti con qualsivoglia agiuto ». Lettre envoyée depuis Zhàoqìng au père Ludovico Manselli, S.J., le 10 novembre 1585, dans Matteo Ricci, Lettere (1580–1609), p. 109.
39 Vestidura signifie ’habillement’ tandis que Vestido de doo équivaut à ’vêtement de deuil’.
40 Pour soutenir la datation et la localisation du manuscrit proposées ici, il est important de noter qu’il n’est pas du tout certain que Ricci et Ruggieri aient disposé à Zhàoqìng d’une copie de ce dictionnaire latin de Cardoso mentionné et qui, comme nous le verrons (§ 5), fut fondamental pour la compilation du
« côté européen » de l’œuvre. D’après une lettre envoyée par Ricci en novembre 1585 au père Giulio Fuligatti, les seuls livres occidentaux (non religieux) que les deux jésuites avaient avec eux dans leur résidence à Zhàoqìng étaient deux ouvrages de cosmographie mathématique : In Sphaeram Ioannis de Sacro Bosco commentarius de Cristoforo Clavio (Rome 1570) et De la sfera del mondo de Alessandro Piccolomini (Venise 1540) : « Je fis une horloge sur le fronton de la maison et maintenant je continue avec un globe céleste ; je ne sais pas comment j’y arriverai parce que je n’ai pas de livres ; si ce n’est les œuvres du p. Clavio et de Piccolomini » [Feci un orologio nel frontespicio della casa et adesso ando con un globo celeste; non so come mi riuscirà perché non ho libri; se non la opera del p. Clavio et il Piccolomini], dans Matteo Ricci, Lettere (1580–1609), p. 116.
41 Paul Fu-Mien Yang, The Portuguese-Chinese Dictionary of Matteo Ricci: A historical and linguistic introduction, dans Actes de la Deuxième Conférence internationale sur la sinologie, Section de linguistique et de paléographie, Vol.1, Taipei, Academia Sinica, 1989, p. 207.
formule latine, à la fin du manuscrit (donc écrite par Ruggieri), qui fait référence à Gervais et Protais, rappelant le jour de la commémoration liturgique des deux saints, soit le 19 juin.
Laus Deo Virgniq̃ mrĩ . / Diuis gervasio et protasio〈.〉 Amẽ. Iesus
Le 19 juin mentionné dans cette formule de conclusion, selon nos observations, est très probablement celui de l’année 158342.
Le DPC, comme mentionné précédemment, est inclus parmi les folios allant de 32 à 156 d’un volume manuscrit relié, comprenant au total 190 feuillets (soit 380 pages en termes modernes) en papier chinois mesurant 23 x 16,5 cm43. Lors de sa découverte dans les Archives romaines de la Compagnie de Jésus, l’œuvre était déjà marquée d’une cote : Jap[onica].-Sin[ica]. I, 198. On estime que les différents folios qui précèdent et suivent le DPC ont également été apportés à Rome par Ruggieri en 1588 et par la suite reliés ensemble dans le dictionnaire de façon essentiellement arbitraire par un responsable des archives. Le contenu du volume est sommairement indiqué dans le tableau 6. Pour une description détaillée du volume (c’est-à-dire des textes regroupés avec le DPC), nous renvoyons aux travaux de Yang44 et Zhang45.
Le DPC est un lexique de près de 6 500 entrées classée, en fonction du lemme portugais, dans un ordre (pas strictement) alphabétique, de Aba de vestidura (‘ourlet du vêtement’) à Zunir a orelha (‘bourdonner à l’oreille‘). Il s’articule sur trois colonnes : une colonne à gauche de chaque folio avec les lemmes écrits par Ruggieri ou Ricci, une colonne à droite avec la traduction chinoise en caractères chinois de la plupart des lemmes, et une colonne centrale, réalisée par Ruggieri, qui indique la transcription en caractères latins de la plupart des caractères chinois. Les entrées données en exemple (extraites du folio 140r) sont donc traitées de la manière suivante :
42 En tenant compte du fait que Ruggieri a passé la période du 18 décembre 1582 à la fin de mars ou début avril de l’année suivante en dehors de Macao (à Zhàoqìng pour être précis), le DPC aurait été compilé pendant les 19 semaines comprises entre le 7 août et le 18 décembre 1582, et les environ 11 semaines qui s’écoulent entre la fin de mars ou début avril et le 19 juin 1583. L’œuvre serait donc, vraisemblablement, le fruit d’environ sept mois de travail patient.
43 Les folios sont aujourd’hui numérotés progressivement de 1 à 189 et comprennent une feuille supplémentaire 40a (voir note 48). Certaines d’entre elles ont été laissées blanches : 67, 68, 69, 70, 86. Trois autres n’ont été écrites que d’un seul côté : 66v, 71r, 85v.
44 Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci, pp. 40–42.
45 Zhang Xiping 张西平, New advances in research on Michele Ruggieri: Analysis of separate sheets from the Portuguese-Chinese dictionary, dans Filippo Mignini, éd., New perspectives in the studies on Matteo Ricci, Macerata, Quodlibet, pp. 95–130.
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Du recto du folio 32 au recto du folio34, nous trouvons également une sorte de quatrième colonne, à droite de celle des traductions chinoises en sinogrammes, qui contient la traduction italienne des lemmes en portugais. Cette colonne est à attribuer à Ruggieri 47 , comme en témoigne, en plus de la calligraphie, la touche particulière apulienne (abrusciarse ‘se brûler’, callo ‘chaud’, cocozza ‘courge’, massaro ‘métayer, régisseur’, morsicare ‘mordre’, pressa ‘hâte’).
Les lemmes du DPC sont exactement au nombre de 6 47448. Ils se composent principalement d’un seul mot et parfois d’une lexie « composée » (un mot composé ou en voie d’intégration, comme Catorze mil ‘quatorze mille’, f. 58r, et Tea daranha49 ‘toile d’araignée’, f. 148r) ou « complexe » (une séquence fixe de mots, comme A redea solta ‘à bride abattue’, f. 45v, et De cabo a rabo ‘de haut en bas’, f. 73v), ou d’un groupe de mots dans lequel on ne peut pas discerner un sens unitaire (comme Carne de cabra ‘viande de chèvre’, f. 57v, et Quatro noites ‘quatre nuits’, f.135v). Trente-neuf lemmes sont également de simples renvois à d’autres lemmes, du type Desgraça vide desastre (‘malheur voir désastre’, f. 80r) et Maridar vide casar (‘marier voir épouser’, f. 117v).
Seulement dans quelques cas, le lemme est suivi de l’indication de la catégorie grammaticale : De mais.aduerbiũ (‘trop’ – ‘adverbe’, f. 75v) et Iantar, verbo (‘dîner, verbe’, f. 108r), en raison de l’homographie (et de l’homophonie) avec le substantif Iantar ‘dîner’ à la ligne suivante. Les homographes, comme vela ‘voile’ et vela ‘sentinelle, gardien’ (f. 153v), sont traités comme des lemmes distincts et, en règle générale, caractérisés et différenciés par un synonyme ou par le terme équivalent en latin.
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Vela |
ciuõ põ |
船篷 |
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Vela vigia |
scieu ti |
守的 |
Et c’est ainsi que sont généralement traités les termes polysémiques, tels que obrigado
‘obligé ; reconnaissant’ (f. 123v).
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Obrigado |
schiu liau |
許了 |
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Obrigado deuinctus |
coi cio |
該着 |
46 De haut en bas, les traductions des mots portugais sont : ‘fouiller’, ‘revoir’, ‘révéler’ et ‘retourner’.
47 Pasquale Maria D’Elia, éd., Fonti ricciane: Documenti originali concernenti Matteo Ricci e la storia delle prime relazioni tra l’Europa e la Cina (1579–1615), Vol. II, pte. II, libri IV-V: da Nanciam a Pechino (1597–1610–1611), Rome, La Libreria dello Stato, 1949, p. 32, n.1.
48 Y compris les deux, écrits par une main inconnue, du fragment collé (par un employé des archives de la Compagnie de Jésus) sur le recto du folio 40a.
49 de aranha.
L’entrée de lemmes homographes est néanmoins préalablement limitée en ayant recours à des entrées multilexicales là où il y aurait des cas de graphies identiques, comme avec toccar ‘toucher’ et toccar ‘jouer’ (f. 149v), ou tronquo ‘souche, lignée’, tronquo ‘tronc (d’arbre)’ et tronquo ‘prison’ (f. 152r).50
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Toccar |
mu. |
摸 |
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Toccar as trõbetas51 |
zui hau teu |
吹號令 |
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Tronquo |
cau zu |
高祖 |
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Tronquo d’aruore52 |
mu teu |
木頭 |
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Tronquo |
chiã |
監 |
5 510 des 6 474 entrées du DPC ont une glose. 964 entrées, concentrées dans la première partie de l’ouvrage, bien qu’elles ne renvoient à aucune autre entrée, apparaissent sans traduction. En termes généraux, les lemmes dépourvus de glose sont ceux qui consistent en :
< conheçer ‘connaître’ (f. 60v) et adverbes modaux en -mente tels que Brandamente ‘délicatament, doucement’ < Brando ‘modéré, doux’ (f. 53v) et Brevemente ‘brèvement’ < Breue [cousa] ‘[chose] brève’ (f. 53v).
Mais, privés de glose, nous avons également des termes courants tels que Avoar ‘voler’ (f. 48v), batalha ‘bataille’ (f. 51r) et quebrado ‘brisé, cassé’ (f. 135v), facilement traduisibles en chinois.
Parmi les lemmes introduisant un concept inconnu et restés sans traduction, nous avons un bon nombre de termes liés au christianisme dont la traduction en chinois aurait nécessité la création réfléchie de néologismes ; par exemple, amjo 57 ‘ange’ (f. 42v),
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50 toccar et tronquo correspondent à tocar et tronco.
51 ‘Jouer des trompettes’.
52 Tronco de aruore ‘tronc d’arbre’.
53 Banqueiro.
54 Biscouto.
55 colchão.
56 Vaã gloria.
57 anjo.
baptismo ‘baptême’ (f. 51r), bispo ‘évêque’ (f. 52r), clerigo ‘clerc’ (f. 63v), cruxuficio ‘crucifié’ (f. 64r), cristaõ58 ‘chrétien’ (f. 64r) ainsi que les termes Cristandade59 ‘christianisme’ (f. 64r) et Trindade ‘trinité’ (f. 151v).60
Les traductions des lemmes, si on considère également leur nature hétérogène, varient en complexité et en ampleur. Un lemme peut être suivi d’une glose offrant une ou plusieurs traductions (souvent séparés par un tiret, comme mentionné ci-dessus), et une traduction peut consister en un seul mot (voir Lua ‘lune’ → iuo 月, f. 113v), en un syntagme (voir Outeiro ‘colline’ → siau san — yai san 小山 矮山, litt. ‘petite montagne’
— ‘montagne basse’, f. 125v), en une phrase simple (Ornear.asno ‘braire’ – ‘âne’ → lo chiau 驢叫, litt. ‘l’âne brait’, f. 125r) ou même en un segment textuel construit grâce à la technique de la périphrase (Fantasma ‘fantôme’ → yau quai schien schin 妖怪現形 妖精, litt. (environ) ‘le monstre étrange devient visible’ – ‘essence démoniaque’, f. 100r ; Praguexar61 ‘injurier’ → chiã ta po hau — cuie pã 講他不好 — 譭謗, litt. ‘parler de lui pas bien’ — ‘calomnier’, f. 133r ; Solta de cauallo62 ‘entrave du cheval’ → pã ta ma chio 綁他馬脚, litt. ‘attacher les pieds de son cheval’, f. 145v).
Le sens des traductions est plus ou moins fidèle à celui des lemmes. L’adhérence est maximale lorsque les termes à traduire sont des mots du lexique de base ou qui désignent de toute façon un référent concret spécifique (caualo ‘cheval’ → ma 馬, f. 58v ; Enxofre ‘soufre’→ leu quã 硫磺, f. 93v). Dans les autres cas, la traduction est souvent partielle ou faible. On peut alors rencontrer des traductions ayant une extension sémantique plus large que le lemme portugais (voir, dans le tableau 7, Buzia et Iustiçar cõ catana) ou, au contraire, plus restreinte (voir, dans le même tableau, Azemala, Besta fera, Braço, Merchãte, Seda et Unha de besta).
Il peut surtout exister des traductions qui expriment une notion contiguë à celle indiquée par le lemme (tab. 8).
Parfois, cela est clairement dû à un malentendu, plutôt qu’à l’anisomorphisme sémantique existant entre le portugais et le chinois, ce qui explique la divergence que nous pouvons constater entre le sens d’un lemme et celui de sa traduction (voir tab. 9).
Comme mentionné dans la section 3, presque tous les lemmes du DPC proviennent d’une source spécifique identifiée par Messner63 : le Dictionarium Latino lusitanicum & vice versa Lusitanico latinũ de l’humaniste Jerónimo Cardoso (1508–1569), publié à 157064. Plus précisément, c’est dans la seconde partie de l’ouvrage, le Dictionarium, ex Lusitano in
58 Christão.
59 Christandade.
60 Pour d’autres exemples, voir Gregory James, Culture and the dictionary, p. 127.
61 Praguejar.
62 caualo.
63 Dieter Mesner, O primero dicionário bilingue português que utiliza uma língua estrangeira moderna.
64 Dictionarium Latino lusitanicum & vice versa Lusitanico latinũ, cum adagiorum ferè omnium iuxta seriem alphabeticam perutili expositione: Ecclesiasticorum etiam vocabulorum interpretatione. Item de monetis, ponderibus, & mensuris, ad præsentem vsum accommodatis, Coimbra, João de Barreira (Ioan. Barrerius).
Latinum sermonem (dorénavant DLLS), que l’index portugais-latin (avec plus de 12 000 entrées) a été puisé. Le DPC a également repris du DLLS l’ordre non strictement alphabétique de certaines de ses parties (voir, par exemple, le f. 106r avec les lemmes Guardar, Guarda de gẽte, etc., placés entre Gatear et Gaviaõ65, correspondant à la page 50r du DLLS), ainsi que la distribution des lemmes commençant par la même syllabe en
« blocs » distincts. Sur le folio 63v du manuscrit, par exemple, les lemmes CLARA cousa, CLERigo et CRiar, partiellement écrits en majuscules, correspondent dans le DLLS (page 28r) au premier lemme de trois « blocs » d’entrées, marqués et séparés par les en-têtes suivants : ¶Cla., ¶Cle. et ¶Cri. (voir les figures 3 et 4).
Ce qui est frappant, à partir de la comparaison entre le DLLS et le DPC, c’est le grand nombre de lemmes rapportés dans le manuscrit avec des erreurs d’orthographe apparentes (qui affectent environ 36 % du total des entrées), commises aussi bien par Ruggieri que par Ricci, mais plus par ce dernier (qui écrit de manière différente du DLLS pour presque la moitié des lemmes de la première partie du DPC) que par le premier (qui écrit différemment presque 30 % des lemmes de la deuxième partie de l’ouvrage).66 Nous ne pouvons attribuer cette abondance de déviations de la norme orthographique portugaise
65 Gavião.
66 Dieter Messner (The first Portuguese bilingual dictionary resorting to a foreign “modern” language – Chinese, p. 291) observe que la langue portugaise est représentée par Ruggieri et Ricci à travers un système orthographique désuet qui ressemble à celui des textes du XVe siècle. Carlos Assunção, Silvio Neto et Gonçalo Fernandes (The first Portuguese-Chinese dictionary: Contributions to the discussion of the context of production and authorship, Beiträge zur Geschichte der Sprachwissenschaft, 29 (2019), pp. 60–61) mettent en évidence des cas où Ricci semble suivre des conventions orthographiques typiques des premiers livres imprimés en portugais.
Fig. 3 – Folio 63v du Dictionnaire portugais-chinois.
Fig. 4 – Page 28r du Dictionarium Latino lusitanicum & vice versa Lusitanico latinũ de Jerónimo Cardoso, Coimbra 1570.
de l’époque qu’à une transcription des lemmes tirés du dictionnaire de Cardoso effectuée par les deux missionnaires sans avoir le texte sous la main — notamment sous la dictée67 — supposant ainsi un travail de rédaction pendant lequel les deux jésuites ont travaillé ensemble et simultanément pendant toute sa durée, mais toujours avec des rôles distincts : respectivement scribe et personne qui dicte. Si donc Ricci a écrit les lemmes de la première partie de l’ouvrage, il est fort probable que Ruggieri les ait sélectionnés dans le DLLS et dictés. Et si c’est Ruggieri qui a écrit les lemmes à partir du folio 72, nous pouvons supposer que les deux missionnaires ont décidé, à un certain moment, d’inverser leurs rôles. Outre à une connaissance peu approfondie du portugais et de ses règles orthographiques contemporaines, les erreurs orthographiques qui affligent le « côté européen » du DPC ont très probablement été causées, ou facilitées, par une dictée des termes avec une prononciation nettement italienne, ce qui explique un type fréquent d’erreur orthographique consistant précisément à attribuer à des mots portugais une forme graphique italianisée (souvent en ajoutant des lettres doubles)68.
Le fait que presque tous les lemmes portugais du DPC aient été tirés du DLLS de Cardoso, comme indiqué précédemment (§ 3), contredit l’hypothèse de Barreto concernant les origines du texte. Les termes « de la rue », liés à la vie quotidienne, ainsi que les nombreux mots propres à des secteurs spéciaux du lexique (marin, commercial et militaire) qu’il trouve dans le texte et attribue à la collaboration de marins et de commerçants portugais de Macao, sont en réalité des signes de grande importance cognitive et culturelle dans le contexte social portugais de l’époque, que même un dictionnaire latin ne peut pas ignorer. Ce sont aussi des mots qui, nous pourrions le penser, sont devenus familiers à Ruggieri et Ricci en raison de leur exposition pluriannuelle à la langue portugaise (de 1577 à 1583, à Coimbra, Goa, Macao et même à bord des navires qui les ont emmenés de Lisbonne à Macao).
67 Voir Dieter Messner, The first Portuguese bilingual dictionary resorting to a foreign “modern” language –
Chinese, p. 291.
68 Exemples de Ricci: Aversario pour Adversario (36r), Anpolla pour Ampola (41v), Bisesto pour Bisexto
(52r), caxa pour caixa (55v), cambiar pour cambar ‘changer’ (56r), chirugia pour cirugia (65v), etc.
Exemples de Ruggieri: Desboccado pour Desbocado (78r), Edificar pour Edeficar (87r), Esperienza pour Esperiencia (96v), Fritto pour Frito (105r), Gallinha pour Galinha (105v), Lepre pour Lebre (111v), Limatura pour Limadura (112v), Maccanico pour Macanico (115r), masticar pour mastigar (117v), Nauetta pour Naueta (122r), Ordinar pour Ordenar (124v), Pelle pour Pele (128v), Pinhorar pour Penhorar (129r), Rodella pour Rodela (140v), Sacco pour Saco (142r), Settẽbre pour Septembro (144v), Toccar pour Tocar (149v), Virtude pour Vertude (154r), Vicairo pour Vigairo (154v), etc.
On retrouve également dans le PDC des écarts par rapport aux règles orthographiques de l’époque, par exemple, <ç> pour <c> devant <e> et <i> (Çeo pour Ceo ‘ciel’, f. 64v ; Çinza pour Cinza ‘cendre’, f. 65r ; peut-être un reflet d’une convention orthographique du XVe siècle ; voir Carlos Assunção, Silvio Neto et Gonçalo Fernandes, The first Portuguese-Chinese dictionary, p. 60), <gu> pour <g> devant <a> et <o> (adagua pour adaga ‘dague’, f. 35r ; aguora pour agora ‘maintenant’, ff. 37v, 38r, 108r et 132r ; autre convention orthographique possible du XVe siècle), <qu> pour <c> devant <o> (poquo pour pouco ‘peu’ ; f. 132v), et <s> pour <ç> (cabesa pour cabeça ‘tête’, f. 55r). On trouve également des cas d’élision, de fusion et de séparation irréguliers (d’ouo pour de ouo ‘d’œuf’, f. 106v ; Desdaqui pour Desde aqui ‘d’ici’,
f. 78v ; Guarda nappo pour Guardanapo ‘serviette’, f. 106r).
Ainsi, le DLLS a également fourni (avec diverses omissions69) des lemmes qui consistent en des mots liés au christianisme tels que Criador ‘créateur’, Demonio ‘démon’, Diabo ‘diable’, Igresia ‘église’, Inferno ‘enfer’, Peccato70 ‘péché’, ainsi que les termes non traduits mentionnés ci-dessus, dont la présence, aux côtés de termes purement séculiers, reproduit dans le texte le mélange du sacré et du profane, du haut et du bas, caractéristique d’un dictionnaire visant à représenter la langue d’une société entière.
Il serait particulièrement intéressant d’analyser maintenant le sens des traductions fournis par le DPC, en particulier pour ces termes strictement théologiques, dans l’optique d’une traduction non seulement des mots, mais aussi des « horizons de sens », du contexte culturel européen-chrétien au contexte chinois qui, comme nous le savons, est totalement étranger même à la notion monothéiste de Dieu. En espérant des recherches futures dans cette direction, nous nous contenterons ici de présenter, dans le tableau 10, le sens littéral de certaines traductions en soulignant la matrice bouddhiste de l’équivalent ‘enfer’, le domaine taoïste de l’équivalent ‘saint’, et que celui pour ‘créateur’ est l’une des premières expressions créées en chinois pour se référer à Dieu71.
a Depuis 1704, 天主 est le seul terme chinois pour ‘Dieu’ accepté par les autorités ecclésiastiques catholiques (Benoît Vermander, Christianity in the Far East, in Keith Brown (éd.), Encyclopedia of Language and Linguistics, vol. 2, Oxford, Elsevier, 2005, p. 406).
b Il traduit également Diabo ‘diable’ (f. 83r).
c Naraka/niraya.
d Peccado.
Le chinois qui se reflète dans les transcriptions de Ruggieri des gloses du DPC, l’idiolecte de son collaborateur anonyme hakka, correspond, bien qu’interféré par des variétés linguistiques sinitiques du sud, à la langue de la koinè, de la fin de la dynastie
69 Voir Gregory James, Culture and the dictionary, p. 126.
70 Peccado [sic]
71 Cependant, il a été écrit par une main différente de celle du principal scribe chinois du PDC, et sa transcription latine ne provient ni de Ruggieri ni de Ricci.
Ming, de l’immense et linguistiquement hétérogène empire chinois, ce qu’on appelle le guānhuà 72 , ou « mandarin’ 73 , dont il constitue un précieux témoignage grâce à la transcription en caractères latins qui restitue, même avec un certain degré d’approximation, l’image phonique d’un nombre important d’éléments lexicaux.74
72 cuõ cua (c’est-à-dire [xwɔn xwa]) dans le DPC lui-même (f. 99v), cuonhoa dans Della entrata della Compagnia di Giesù e Cina de Ricci (édité par Piero Corradini, Macerata, 2000, Quodlibet, pp. 27–28), qui indique un contexte d’utilisation spécifique et, en même temps, une large diffusion en Chine : « Dans chaque province, il y a une langue propre, et bien souvent plus d’une, non comprise par les autres, et malgré tout, grâce aux lettres et aux livres, tout se réduit à une seule et unique chose. Dans cette diversité de langues, il y en a une qu’ils appellent Cuonhoa, qui signifie langue étrangère, utilisée dans les cours et les tribunaux, et qui est apprise très facilement dans chaque province grâce à son usage. Ainsi, même les enfants et les femmes connaissent tellement cette [langue] qu’elles peuvent converser avec les personnes provenant d’une autre province. » [In ogni Provincia vi è una lingua propria, e molte volte più di una, non intesa dalle altre, e con tutto con lettere e libri tutto è una medesima cosa. Con tutta questa varietà di lingue ve ne è una che chiamano Cuonhoa, che vuol dire lingua forense, di che si usa nelle audentie e tribunali, la quale si impara molto facilmente in ogni provincia con il suo uso, e così sino alli putti e le donne sanno tanto di questa che possono trattare con ogni persona di altra provincia].
73 Dans le DPC, cuõ cua 官話 traduit, en particulier, le lemme falla mãdarin (‘parler mandarine‘) avec cin
yin 正音 (‘prononciation correcte‘). Plusieurs hypothèses ont été avancées sur l’origine du mot
« mandarin ». Il est probable qu’il dérive du verbe portugais mandar ‘commander‘.
74 Concernant le système de romanisation du guānhuà utilisé par Ruggieri dans le DPC, voir les travaux suivants : Paul Fu-Mien Yang, Chinese Dictionary of Matteo Ricci ; Paul Fu-Mien Yang, Dicionário português-chinês de Michele Ruggieri e Matteo Ricci ; Emanuele Raini, Sistemi di romanizzazione del cinese mandarino nei secoli XVI–XVIII, thèse de doctorat, Università di Roma “La Sapienza”, 2010, pp. 49–58. Pour ce qui est de l’analyse linguistique des traductions mandarines du DPC, Wan Yunlu 万云路(Analysis of Michele Ruggieri’s contribution to the Dicionário português-chinês in the Ming dynasty and the compiling features of the dictionary, thèse de doctorat, Università Ca’ Foscari, Venise, 2021, pp. 53–93) propose une analyse détaillée des composés, des expressions idiomatiques et des stratégies de manifestation de la négation.
75 Voir W. South Coblin, Reflections on the study of Post-Medieval Chinese historical phonology, dans Dah-an Ho, éd., Dialect variations in Chinese – Papers from the Third International Conference on Sinology, Linguistics Section, Institute of Linguistics, Preparatory Office, Taipei, Academia Sinica, pp. 31–32.
Bien que la comparaison de sept des quinze formes hakka recueillies dans le tableau 2 (§ 2) avec leurs équivalents dans d’autres variétés hakka proposées dans le tableau 11, ci-dessous, ne permette pas d’identifier le dialecte spécifique auquel ils appartiennent, elle permet néanmoins de déterminer au moins la région où ce dialecte était et est parlé. Cette région est certainement la partie orientale de la province de Guǎngdōng. Il est probable qu’une étude plus approfondie de toutes les formes hakka annotées dans le DPC permette de restreindre davantage le champ à une localité bien précise.
Pour dresser le tableau 11, j’ai extrait les formes des dialectes du district de Bǎo’ān et de la ville de Lùfēng à partir de Zdic.net (« 漢典 », 2023 ; https://www.zdic.net/) et les formes de toutes les autres variétés hakka du volume Common Neo-Hakka: A comparative reconstruction de W. South Coblin (Taipei, Academia Sinica, 2019). Les formes qui apparaissent dans les cellules grises sont identiques ou particulièrement similaires à celles du DPC (également dans les cellules grises).
Raoul Zamponi, chercheur indépendant et associé au Département d’Évolution Linguistique et Culturelle de l’Institut Max Planck d’Anthropologie Évolutive à Leipzig, en Allemagne.
Adresse de correspondance : Via Roma 94, 62100 Macerata, Italie. Email : zamponi_raoul@libero.it