Interculturalités Chine-France est une revue orientée vers la diffusion des approches interculturelles et intertextuelles des connaissances dans les domaines des arts, des littératures et des langues. Elle s’adresse à un large public composé de professionnels (enseignants, chercheurs, étudiants) et de façon générale à toute autre personne intéressée par ces sujets.

Ce numéro est soutenu par Gao Yi et l’Association chinoise pour l’étude de l’histoire de France

Gao Yi, né en 1955, est professeur au Département d’histoire de l’Université de Pékin et enseignant de renommée nationale, actuellement président de l’Association chinoise pour l’étude de l’histoire du monde moderne, vice-président de l’Association chinoise pour l’étude de l’histoire de France et membre du Bureau de la Commission internationale d’histoire de la Révolution française. Ses principaux domaines de recherche sont l’histoire de France, l’histoire européenne et américaine moderne, l’histoire de la civilisation mondiale et la théorie historique. Fondée en 1979, l’Association chinoise pour l’étude de l’histoire de France vise à améliorer le niveau d’enseignement et de recherche sur l’histoire de France en Chine, à promouvoir les échanges académiques internationaux et à servir la réforme et l’ouverture de la Chine.

Du fanatisme politique au compromis politique Projet de réforme constitutionnelle de Mme de Staël pendant la période thermidorienne et directoriale

La période thermidorienne et directoriale s’étend depuis la chute de Robespierre, au 27 juillet 1794, à la montée en puissance de Bonaparte, le 9 novembre 1799, pendant la Révolution française, considérée comme le champ d’essai de la philosophie politique moderne confrontée à la pratique. Pour certains, cet intermède entre deux périodes très connues pouvait paraître sombre. Néanmoins, c’était une opportunité pour les Français dans la recherche d’une forme stable et libérale du gouvernement, qui permettrait de préserver les gains de la Révolution ; et surtout, de préserver le système républicain garantissant les droits démocratiques connus, comme la liberté et l’égalité, tout en évitant la répétition de la violence répressive et de la dictature de type tyrannique dont les Français ont souffert pendant la période de Robespierre. Pendant la période thermidorienne et directoriale, le système républicain était obligé de survivre dans un environnement hostile, en butte aux soulèvements populaires et aux attaques royalistes. Fatigués des excès de la Révolution, ce que les républicains thermidoriens désiraient le plus, c’était l’ordre et la stabilité. Ils attribuaient l’instabilité politique au déséquilibre entre le législatif et l’exécutif : le premier avait été trop puissant tandis que le second avait prouvé sa faiblesse. Faute d’un pouvoir suffisant, le gouvernement n’avait pas réussi à maîtriser la situation de crises à répétition avec efficacité. Par conséquent, afin de corriger la relation entre l’exécutif et le législatif, la réforme constitutionnelle d’ensemble était un impératif.

Les liens historiques entre le Sénat du Second Empire et les parlements de l’Ancien Régime

La Révolution française est une expérimentation politique qui a provoqué des bouleversements politiques et sociaux. Au cours de la Révolution, les parlements, qui fonctionnaient comme des cours d'appel sous l’Ancien Régime , sont définitivement dissous par décret en 1790. En conséquence, les anciens parlements se sont retirés de la scène de l'histoire de la France. Néanmoins, Louis Napoléon Bonaparte, ou plus communément Napoléon III, affirma que le sénat du Second Empire jouait le rôle des anciens parlements. Dans sa proclamation du 14 janvier 1852, jour où la nouvelle constitution est promulguée et marquera le début d’un nouvel empire , Louis Napoléon présentait le rôle du Sénat au peuple français en ces termes : « Une autre Assemblée prend le nom de Sénat. Elle sera composée des éléments qui, dans tout pays, créent les influences légitimes : le nom illustre, la fortune, le talent et les services rendus… Il est le dépositaire du pacte fondamental et des libertés compatibles avec la Constitution ; et c’est uniquement sous le rapport des grands principes sur lesquels repose notre société, qu’il examine toutes les lois et qu’il en propose de nouvelles au pouvoir exécutif. Il intervient, soit pour résoudre toute difficulté grave qui pourrait s’élever pendant l’absence du Corps législatif, soit pour expliquer le texte de la Constitution et assurer ce qui est nécessaire à sa marche. Il a le droit d’annuler tout acte arbitraire et illégal, et, jouissant ainsi de cette considération qui s’attache à un corps exclusivement occupé de l’examen de grands intérêts ou de l’application de grands principes, il remplit dans l’État le rôle indépendant, salutaire, conservateur, des anciens parlements. » Dans le régime politique du Second Empire, le Sénat était un important organe de l'État chargé d'interpréter la constitution, de résoudre les problèmes importants non stipulés dans la constitution et d'examiner les lois. Louis Napoléon affirma que le Sénat était « le dépositaire du pacte fondamental et des libertés compatibles avec la Constitution », et qu’il remplissait dans l’État le rôle des anciens parlements. Concernant le jugement de Louis Napoléon sur le Sénat, John Rogister a commenté:« Quel bel hommage posthume rendu aux parlements de la monarchie ! » Par comparaison, j'ai trouvé que le Sénat du Second Empire présentait certaines similitudes avec le Parlement de Paris sous l'Ancien Régime. Premièrement, en termes de taille du personnel, les deux institutions étaient similaires. Le nombre de magistrats dans le Parlement de Paris variait de temps à autre. Grâce aux recherches de Jules Flammermont sur le coup de Maupeou, nous avons appris qu'il y avait 155 magistrats dans le Parlement de Paris au début de 1771. Quant au Sénat, il comptait 150 sénateurs au maximum (art.19 de la Constitution). Deuxièmement, les membres de ces deux institutions étaient inamovibles. Selon la Constitution de 1852, les sénateurs, nommés par l’Empereur, « sont inamovibles et à vie ». Les magistrats de l'Ancien Régime étaient inamovibles, parce que les charges de judicature des parlements étaient vénales et héréditaires. Troisièmement, les membres de ces deux institutions servaient en principe gratuitement ou n'avaient que de maigres salaires. Selon la Constitution de 1852, « les fonctions de Sénateurs sont gratuites ». Quant aux magistrats des parlements, la valeur de leurs gages était extrêmement modeste au XVIIIe siècle. Enfin et surtout, les parlementaires se considéraient comme les gardiens des lois fondamentales. L’enregistrement des lois faisait participer les parlements au pouvoir législatif du roi ; Pareillement, « le sénat est le gardien du pacte fondamental et des libertés publiques. Aucune loi ne peut être promulguée avant de lui avoir été soumise. »

Volonté publique ou générale : réflexions à partir d’une nouvelle traduction chinoise du Contrat Social de Rousseau

À la fin de la dynastie Qing et pendant la période républicaine de la Chine, l’image de Rousseau en Chine était essentiellement celle d’un pionnier de la révolution et un démocrate radical. Au cours des deux dernières décennies du XXe siècle, Rousseau a souvent été considéré comme l'initiateur du totalitarisme. Cela tient en grande partie au fait que les savants chinois ont traduit la volonté générale dans Du Contrat Social en 公共意志(公意), c’est-à-dire, volonté publique depuis la fin de la dynastie Qing, et que sa version Chinoise la plus répandue en Chine de M. He Zhaowu suit également cette traduction. Après 1949, la culture politique communiste chinoise restreignait l’espace privé et les intérêts personnels au nom des biens collectifs et publics. Le public était valorisé au détriment du privé. Dans ce contexte, la volonté “publique” de Rousseau s’est vue également attribuer une couleur de communisme et de collectivisme. Cette confusion de public avec général dans les traductions chinoises du Contrat Social a ainsi contribué en Chine aux interprétations collectivistes ou même totalitaires de la pensée de Rousseau, qui l’ont malheureusement tordue et déformée. Dans la nouvelle traduction du Contrat Social, nous avons explicitement traduit la volonté générale en 普遍意志 (la volonté générale), en essayant de corriger le malentendu de la pensée de Rousseau en Chine.

Le rôle que pourrait jouer le bonapartisme dans la construction de l’État-nation moderne

Dans la perspective de l’histoire classique de la Révolution Française à gauche, l’enjeu principal de la Révolution, c’est achever la transition de la France féodale à celle capitaliste. Mais de nos jours, ce point de vue s’avère plutôt borné. Pour parler de façon plus réaliste, il vaudrait mieux considérer cette Révolution comme un élément clé du mouvement mondial de construction de l’État-nation moderne, un mouvement qui est en effet le noyau de l’histoire mondiale depuis la Renaissance. Brièvement parlant, le soit-disant « État-nation » est un corps politique qui jouit d’une souveraineté intégrale et qui se compose d’une seule nation avec une identité politico-culturelle commune. Cette seule nation ne consiste que rarement en une « ethnie » au sens ethnographique. Il s’agit généralement d’une « nation politique » qui pourrait être composée de multiples ethnies, formée au bout d’un processus historique spécifique, citons par exemple la nation française, la nation anglaise, la nation américaine, ou la nation chinoise, etc. Quant à l’« État-nation moderne », c’est à un État-nation modernisé qu’il se réfère, et c’est une modernisation comprenant la scientifisation, l’industrialisation et la démocratisation tout ensemble. L’État-nation pré-moderne fait son apparition en Europe à partir de 1648, tandis qu’en Chine, il a une histoire beaucoup plus longue qui remonterait jusqu’en 221 av. Mais l’Occident a devancé la Chine quand il s’agit de la construction d’État-nations modernes : elle n’a commencé qu’à partir du début du 20e siècle en Chine, alors qu’en Occident, elle a commencé avec la Révolution française de 1789, amenant toute l’histoire mondiale dans une époque de construction de l’État-nation moderne. Pour la Chine, la construction de l’État-nation moderne se traduit en son adhésion ou son rattrapage à l’égard de cette tendance. Ainsi, on peut dire que le sens le plus significatif de la Révolution française, c’est d’avoir déclenché le mouvement mondial de la construction de l’État-nation moderne.

Tocqueville en France, mode ou modèle ?

J’ai choisi de parler de Tocqueville à l’occasion de notre hommage à Zhang Zhilian, d’abord parce qu’il y a des analogies de situation entre ces deux personnages qui appartiennent chacun à une génération de transition, post révolutionnaire, liés à la fois au monde ancien par leurs origines sociales et, par choix délibéré, au monde nouveau. Zhang Zhilian vient en France, au début des années 1980, au moment où Tocqueville, après une éclipse de plus d’un siècle, est remis en pleine lumière et devient une figure emblématique du Bicentenaire de la Révolution française, par les soins, notamment, de François Furet. Cette promotion tardive est-elle un phénomène de mode, lié à un contexte particulier, national et international, de reflux des idéologies révolutionnaires ? Comment et pourquoi Tocqueville est-il ainsi passé de l’ombre à la lumière? La question est vaste dans la mesure où Tocqueville retrouvé a été revalorisé assez différemment par les sociologues, les philosophes, les historiens et les hommes politiques, Tocqueville étant tout cela en même temps. Mais je m’en tiendrai à l’œuvre où il est le plus historien, L’Ancien Régime et la Révolution.

Un historien chinois à travers le XXe siècle: l’itinéraire intellectuel du Professeur Zhang Zhilian

« Pouvons-nous vraiment comprendre la génération de nos parents ? » « La génération de nos petits-enfants pourra-t-elle se figurer comment nous avons passé un demi-siècle de tempête dans le même bateau, d’épreuves et souffrances communes, de soutien mutuel lors des maladies? … Des enfants sans point de comparaison avec le passé, qui ignorent la dureté du travail agricole, peuvent-ils se figurer la vie qu’a menée notre génération d’intellectuels? » Ces réflexions de Guo Xinhui(郭心晖), la première femme de Zhang Zhilian, dans un recueil de ses essais et poèmes, n’ont pas cessé de me tourmenter pendant que je préparais cet exposé. Elles méritent d’être gardées en mémoire car je ne suis pas certaine que mes propos rendent vraiment justice à toute l’expérience vécue par Zhang Zhilian. Guo Xinhui était certainement la personne qui le connaissait le mieux, qui le comprenait le plus profondément, grâce à sa finesse, à son intelligence et sa culture, grâce à l’affection et au respect inébranlables qu’elle lui a portés tout au long de soixante années, jusqu’à sa mort en 1995. Mon témoignage se fonde sur mes souvenirs personnels de fréquentes rencontres et conversations avec Zhang Zhilian depuis janvier 1965, sur une longue correspondance avec lui, sur des confidences et écrits de ses amis, de membres de sa famille et de ses relations, et bien sûr aussi sur ses publications. Zhang Zhilian a publié plusieurs récits autobiographiques. Les recueils de ses articles sortis en 2007 contiennent aussi des résumés biographiques. Ce n’est donc pas à un inventaire des détails de sa vie qu’il m’a semblé nécessaire de s’attacher, mais plutôt à l’itinéraire de sa pensée. J’ai essayé d’examiner comment s’était construite sa personnalité d’historien, ce qu’il avait vraiment pensé et voulu faire aux différentes étapes de sa carrière, et quelles étaient les expériences, les influences, les circonstances qui avaient réellement pesé sur l’évolution de sa réflexion et de son activité savante. La littérature allemande a cultivé un genre littéraire très particulier, le Bildungsromane, c’est-à-dire le récit romanesque de la formation intellectuelle et humaine d’un personnage, une reconstitution de son aventure spirituelle. Mon exposé voudrait être une esquisse d’un Bildungsromane consacré à Zhang Zhilian.

Préface

Ce numéro est une édition spéciale dédiée à la commémoration du Centenaire de M. ZHANG Zhilian. "M. Zhang Zhilian (1918-2008), professeur au Département d’histoire de l’Université de Pékin, a été le principal fondateur de la discipline de l’histoire du monde et de l’histoire de France de la Chine nouvelle. Mais son influence réelle dans le cercle académique dépasse largement la simple édification des disciplines de l’histoire. Grâce à ses nombreuses relations nouées dans les premières années de ses études avec les universitaires occidentaux, il a apporté d’importantes contributions à la promotion de la réforme et de l’ouverture du monde universitaire chinois en maintenant ininterrompus les liens entre les pensées chinoise et occidentale; Il a surtout mis l’accent sur la valeur significative des échanges entre la Chine et l’Occident, en particulier entre la Chine et la France, deux civilisations majeures pour le progrès de la civilisation mondiale. Tout au long de sa vie, il a fait des efforts inlassables et fructueux pour promouvoir de tels échanges; Parfaitement conscient que la modernisation de la Chine et celle du monde reposent sur les Lumières européennes et la Révolution française, il a œuvré pour que les recherches relatives restent toujours au centre de l'intérêt des chercheurs de l’histoire moderne et contemporaine de la Chine; C’est lui également, patriote démocratique, qui a initié l’étude des droits de l’homme en Chine. Ce geste a non seulement favorisé le développement de cette cause en Chine, mais aussi renforcé la voix chinoise dans ce domaine sur la scène internationale. Historien par excellence, M. Zhang Zhilian est doté d'une connaissance très étendue. Son érudition, ses nombreux voyages et sa parole de sagesse lui ont valu le titre d’« ambassadeur culturel chinois » dans le milieu universitaire international. D’après Lynn Hunt, grande professeure américaine de la nouvelle histoire culturelle, “Zhang Zhilian a vécu simultanément dans le passé, le présent et le futur. […] Sa compréhension du passé et son intérêt pour le présent ont toujours fait de lui un homme en avance sur son temps”. Selon le grand expert américain d’origine allemande de l’historiographie, Georg G. Iggers, “c’était un individu exceptionnellement cultivé, imprégné de la culture européenne et chinoise, un citoyen du monde”. Mme Marianne Bastid-Bruguière, grande sinologue française, a écrit que “peu d'hommes de sa génération ont mis tant d'intelligence, de talent et de ténacité à ouvrir leur esprit sur le monde” comme Zhang Zhilian. Pour commémorer ses contributions et faire rayonner son héritage, l’Université de Pékin a organisé en 2018 un colloque international pour le Centenaire de M. ZHANG Zhilian. Malgré leur grand âge, les amis de M. Zhang, dont notamment Mme Marianne Bastid-Bruguière, Mme Alice Gérard et Professeur William Doyle, ont participé en personne au colloque et fait part de leurs souvenirs. Infiniment reconnaissants et profondément touchés par ces gestes d’amitié, nous leur rendons notre hommage le plus sincère. Ce numéro a recueilli des articles et des actes du colloque. Certains épigones de M. Zhang Zhilian ainsi que leurs disciples y ont apporté également leurs contributions qui, non sans défaut par la naïveté ou la simplicité, reflètent d’une manière ou d’une autre l’influence et le charme de l’héritage académique de M. Zhang. Nous remercions les lecteurs pour leur attention et leur critique.