Interculturalités Chine-France est une revue orientée vers la diffusion des approches interculturelles et intertextuelles des connaissances dans les domaines des arts, des littératures et des langues. Elle s’adresse à un large public composé de professionnels (enseignants, chercheurs, étudiants) et de façon générale à toute autre personne intéressée par ces sujets.

Une nouvelle recherche sur la famille et la maison de Matteo Ricci

Una nuova ricerca sulla famiglia e la casa di Matteo Ricci

Filippo Mignini

(Dipartimento di Studi Umanistici dell’ Università di Macerata, Italia)

 

 

Astratto: L’articolo riassume i risultati di recenti ricerche d’archivio raccolte nel volume Matteo Ricci. La famiglia, la casa, la città, pubblicato da F. Mignini nel 2020. Queste ricerche hanno permesso di correggere molte delle imprecise o false notizie riguardanti la famiglia di Ricci diffuse dopo la morte nella Relazione di Sabatino De Ursis e ripetute comunemente nella storiografia ricciana. È stato anche possibile identificare la casa natale e gettare nuova luce sui rapporti che Ricci ha intrattenuto, sino alla morte, con la famiglia e la città di Macerata. Ne emerge un quadro complessivo capace di restituire alla verità storica l’infanzia e la prima giovinezza di Matteo, comprendendone più precisamente l’indole, le scelte e la conduzione di vita. Si è resi infine capaci di formare un’idea più adeguata dell’attendibilità delle prime fonti, non soltanto riguardo alle origini, ma anche riguardo alla misteriosa morte del gesuita maceratese.

 

Une nouvelle recherche sur la famille et la maison de Matteo Ricci

Filippo Mignini

Département d’Études Humanistes, Université de Macerata, Italie

 

 

Les résultats de la recherche que je vais résumer dans cet article ont été publiés pour la première fois dans le volume Matteo Ricci : La famiglia, la casa, la città, Quodlibet, Macerata 2020. La recherche est née des doutes, en partie partagés par  d’autres chercheurs et en partie miens, concernant la fiabilité des sources anciennes sur la vie et la mort de Ricci. Je me réfère tout d’abord au rapport rédigé en portugais par Sabatino De Ursis, associé de Ricci à Pékin depuis 1607, et publié en 16111 . Ce document, qui a été utilisé par les historiens jusqu’à présent, est réputé particulièrement fiable, parce qu’on a supposé que De Ursis a reçu directement de Ricci les nouvelles qu’il fournit sur sa famille, ses années de formation à Macerata et d’autres moments de sa vie.


      Je dois cependant admettre que, depuis que j’ai commencé à connaître un peu plus intimement l’œuvre et l’esprit de Ricci, de sérieux doutes ont surgi quant à la fiabilité du récit de De Ursis concernant la mort de notre auteur. La narration est glorifiante d’une manière rhétorique ; la cause du décès reste entourée de mystère, bien que les meilleurs médecins de Pékin aient été au chevet du malade. Je pense que Ricci aurait eu de la difficulté à prononcer une phrase comme : «ne sachant pas quoi choisir, ou bien des récompenses éternelles imminentes, ou des plus longues fatigues dans la mission chrétienne »  2  . Quand, dans sa profonde humilité et sa prudence, Ricci aurait-il jamais dit qu’il était certain des récompenses éternelles ? Le ton général du récit de De Ursis est très proche de quelques informations sur Ricci qu’on trouve dans les carnets de voyage de certains de ses compagnons, qui se sont déjà avérées fausses ou en tout cas répétées jusqu’à présent, comme celle selon laquelle Ricci, quittant Rome pour le Portugal, n’a pas voulu se rendre à Macerata pour saluer sa famille, malgré l’indication de ses supérieurs. Comme Pasquale D’Elia l’a déjà montré il y a près d’un siècle3, il y a cependant de bonnes raisons de croire que Ricci s’est rendu à Macerata pour dire au revoir à sa famille, avantde partir pour le Portugal et l’Orient. Toute la vie de Ricci a été marquée par une humanité naturelle, alors que les récits anciens en brossent un portrait déjà partiellement mais inutilement teinté de tons surnaturels.

En évaluant ces récits, je ne peux pas ignorer les documents qui ont récemment été mis au jour. Ils montrent une fracture déjà importante au sein de la Société de Jesus en Chine et au Japon concernant la politique missionnaire de Ricci et la fiabilité de certaines de ses traductions en chinois. Il ne fait aucun doute que déjà en 1608 le père Francesco Pasio, Visiteur de la mission jésuite et ancien compagnon d’études et de voyages de Ricci (de Rome au Portugal, d’ici en Inde puis de l’Inde à Macao), chargea le Père Camillo Costanzo S. J. d’écrire un nouveau Catéchisme pour remplacer le Tianzhu Shiyi de Ricci4. Parmi ceux qui ont désapprouvé la traduction de Ricci et son attitude envers les anciens classiques confucéens se trouvaient précisément, entre autres, Nicola Longobardi, qui a pris la place de Ricci à la tête de la mission chinoise, et Sabatino De Ursis5. Ce sont des faits qui ne sont pas tout à fait négligeables.

Pour le moment, le récit de De Ursis sur la mort de Ricci reste discutable. De ce point de vue, il faut considérer le ton différent du récit de Giulio Aleni6. J’ai donc décidé de vérifier les informations dont nous disposons sur la famille de Ricci et sa première jeunesse à Macerata, d’autant plus que les archives publiques et privées de cette ville détiennent des documents suffisamment fiables pour établir la véracité des faits historiques. On les trouve principalement aux Archives d’État de Macerata (en particulier les actes notariés), à la Bibliothèque municipale Mozzi Borgetti, aux Archives historiques du diocèse de Macerata et aux Archives de la famille Ricci-Petrocchini. Ce que ces documents montrent sans aucun doute, c’est l’absence totale de fondement et même la fausseté des informations fournies par De Ursis sur la famille d’origine de Ricci et sa jeunesse précoce. A moins de vouloir rendre Matteo lui-même responsable de ces mensonges, il faut considérer De Ursis comme l’auteur d’un récit délibérément glorifiant et hagiographique. Examinons les faits..

Il faut d’abord souligner que la famille de Matteo s’est détachée de la lignée principale de l’ancienne famille Ricci vers 1448-1449. A cette date, la fortune de la famille dépendait de deux frères, Galasso et Andrea. Andrea étant décédé prématurément, Galasso a décidé de liquider les droits financiers des enfants d’Andrea, Bartolomeo et

Giovanni Polonio, avec une partie du patrimoine familial. De cette manière, il séparait leur sort de celui du noyau historique de la famille. En fait, les fortunes respectives seront très différentes. Le noyau central de la famille, représenté à l’époque par Galasso, a continué à se développer en richesse, en prestige social et en noblesse. En 1509, ayant acquis un fief dans les Abruzzes, Amico Ricci est nommé comte palatin. Au XVIIe siècle, un héritier de cette famille épouse une nièce du Cardinal Gregorio Petrocchini, douée d’un riche patromoine, ce qui donnera à ce que l’on appellera plus tard la famille Ricci-Petrocchini le titre de marquisat. Un descendant de cette famille, enfin, sénateur du royaume italien, épousa la fille de Massimo d’Azeglio et neveu du célèbre écrivain Alessandro Manzoni.

L’évolution de la branche secondaire, dont Matteo est issu, est complètement différente : d’ici deux siècles, la même famille s’éteindra avec le patrimoine. Partons maintenant sur les traces de l’un des deux petits-fils, Giovanni Polonio, l’arrière-grand-père de Matteo. Dans ses activités, il alterne entre notaire et gouverneur de petites municipalités des environs de Macerata, comme Appignano et Montecassiano. Il a eu au moins trois enfants, dont deux ont continué dans sa profession ; le troisième se consacra à une carrière militaire.

Matteo senior, le grand-père de Matteo Ricci, notaire de profession, est né vers 1470 et exerçait certainement encore en 1514. Il est cependant probable qu’il ait poursuivi sa profession dans les années suivantes. Il existe plusieurs actes notariés de ventes de maisons ultérieures par Matteo senior, notamment la vente d’une maison en 1513 encore conservée, dont la description permet de situer la demeure de Matteo et de ses enfants. Les documents attribuent à Matteo senior trois filles et quatre garçons.. Alors que Cassandra et Lucrezia étaient mariées, Camilla est devenue religieuse. Des fils de Matteo, Ciccone a été tué jeune dans une mission militaire. Les traces de Francesco sont perdues après 1536, année où il est mentionné comme prieur de la ville. Restent Terenzio et Battista, le père de Matteo.

Il convient de rappeler qu’en 1535, les frères Francesco et Terenzio, également au nom du jeune Battista, vendirent à leur beau-frère Marino Mattei, époux de leur sœur Cassandra, une maison avec un potager qu’ils possédaient à la frontière nord de leur foyer paternel. Cet acte notarié est également important pour localiser le lieu  de naissance de Matteo Ricci.

Un document daté de 1548 nous apprend que Battista Ricci exerce à cette époque la profession d’apothicaire, sa boutique lui étant louée par un cousin éloigné. Battista, comme les autres apothicaires, en plus des médicaments préparés par lui-même, vendait également au peuple de Macerata des herbes, des médicaments, des épices (comme le poivre et le safran) y compris à usage alimentaire, du savon, des parfums, des essences, des colorants pour les teinturiers et peintres, cire pour bougies, ficelle, papier à lettres et encre. Nous ne savons pas si Battista travailla comme apothicaire jusqu’en 1583, année où la boutique fut vendue à la municipalité. Il l’exécuta probablement jusqu’en 1563, l’interrompant pendant au moins deux ans, au cours desquels il fut contraint d’émigrer à Montegiorgio, comme on le dira. Nous ne savons pas si, revenu à Macerata en 1565, il reprit sa profession dans cette même boutique, bien que vraisemblablement.

Ce qu’il est important de savoir ici, c’est que l’existence de cette activité commerciale ne concorde pas avec le récit de De Ursis, qui qualifiait Battista de gouverneur  de diverses villes tant sur le territoire de l’État pontifical que dans d’autres seigneuries italiennes. Si tel avait été le cas, Battista aurait obtenu de ces activités des revenus suffisants pour lui permettre de vivre confortablement et, de toute façon, il n’aurait pas eu à travailler comme apothicaire à Macerata.

Cependant, l’acte notarié qui nous permet de nous rapprocher de la vie personnelle et familiale des frères Ricci, c’est-à-dire Terenzio et Battista, est daté du 21 février 1553. Terenzio, bien que le plus âgé des deux, n’est pas encore marié et vit avec Battista, qui est déjà marié. Aucun document n’existe détaillant ce mariage, ni aucun acte notarié, commun dans ces cas, relatif à la dot de sa femme, Giovanna Angelelli. La seule chose certaine est que Matteo est né le 6 octobre 1552 et qu’au moment de l’acte en question il était âgé de quatre mois et quinze jours. Le document enregistre également le partage de la maison paternelle entre les deux frères.

Comme c’était toujours le cas pour les actes notariés de l’époque, le dossier est en latin, mais il comprend un document en italien rédigé par Battista, qui rapporte l’accord entre les deux frères sur le partage de la maison. C’est un détail, mais suffisant pour montrer clairement que Battista, bien que plus jeune, est celui qui promeut et gère les affaires avec son frère avec une intention précise. Les documents suggèrent que Terenzio s’occupait du potager attenant à la maison et de la gestion de certaines terres détenues en commun avec son frère. En général, il était disponible et accommodant aux demandes de Battista. Enfin, quelle était l’intention de Battista en promouvant la division de la maison paternelle ? Pas celle d’arriver à une division effective, car Terenzio continuera à vivre avec son frère pendant de nombreuses années, sans changer du tout la vie de la maison. Il s’agissait donc d’un partage purement formel et juridique. Quel en était le but ? Il semble que Battista voulait simplement obtenir de Terenzio, qui avait accepté une grande partie de la maison, une compensation financière de 90 florins pour le Noël suivant.. Toute personne intéressée à connaître les détails de la description de la maison contenue dans l’acte, qui est aujourd’hui cruciale pour son identification, peut les trouver dans le livre mentionné ci-dessus7.


       Il convient ici de rappeler, comme confirmation de ce qui vient d’être observé, que six ans plus tard, le 20 février 1559, les deux frères inscrivent deux autres actes chez le notaire Simeone Stella. Le premier concerne un accord pour lequel, afin de préserver les biens pour eux-mêmes et leurs enfants, ils décident de vendre la maison de leur père auplus offrant, d’investir l’argent dans des prêts à taux d’intérêt ou d’acheter un autre bien, les revenus duquel pendant les huit années suivantes, seront gérés par Battista seul, même si son frère, entre-temps, n’aurait plus vécu avec lui. Après huit ans, Terenzio aurait pu profiter de la moitié du revenu tandis que le patrimoine juridique reste inchangé. D’autres points sont également établis, tous à l’avantage de Battista.

Le deuxième acte enregistre la vente d’une maison située dans un autre quartier de la ville. Battista est mentionné comme celui qui a vendu la maison, avec une délégation de son frère. L’objectif est le même : rechercher de l’argent. Que l’activité d’apothicaire ne suffise pas à Battista, même si à l’époque c’était l’une des professions les plus rentables, est démontré par le fait que, la même année 1559, Battista sollicita et obtint le contrat de gestion de la « Banque civique ».

Cette même année 1559 réserva également à Battista des mois de préoccupation particulière pour les conséquences d’une gifle qu’il donna à un jeune et puissant concitoyen, «en défense de son propre honneur ». Il a été poursuivi par les fonctionnaires publics de la ville et la question n’a été résolue qu’après l’arrivée du cardinal Madruzzo en tant que nouveau légat de Macerata, grâce également à l’intervention de deux autres cardinaux8. On ne peut manquer de remarquer qu’en cela, comme en d’autres occasions ultérieures, Battista n’a pas fait preuve de cette « prudence » qui lui est attribuée par De Ursis et qui, au contraire, devait devenir la plus haute vertu pratiquée par son fils Matteo.

Un événement encore plus grave pour Battista et sa famille, impliquant d’une certaine manière Matteo aussi, se produisit en 1563. Dans la comptabilité de la Banque civique, il manquait 67 florins ; Battista n’était pas en mesure d’expliquer ou de rembourser la somme. Il fut alors arrêté et enfermé dans les prisons de la ville, d’où il put sortir lorsque son frère Terenzio intervint pour fournir une caution. Probablement, en conséquence, Battista a été contraint « d’émigrer » pendant environ deux ans dans la ville de Montegiorgio, où, curieusement, il a exercé les fonctions de collecteur d’impôts pour cette municipalité. Puisque Matteo avait commencé à fréquenter l’école jésuite depuis 1561, il est probable qu’au cours de ces deux années, il n’ait pas suivi la famille à Montegiorgio, mais soit resté à Macerata avec sa grand-mère Laria . Cela expliquerait le commentaire qu’il fit plus tard, dans une lettre à son père datée du 12 novembre 1592, à l’annonce de la mort de sa grand-mère, disant qu’il avait été un temps élevé par elle comme une seconde mère.

Nous ne savons pas quelle activité Battista menait une fois revenu à Macerata. Ce qui est certain, c’est qu’en avril 1566 (Matteo a maintenant treize ans et demi), il s’accorde à nouveau avec son frère Terenzio, qui s’était marié peu avant, pour vivre ensemble dans la même maison selon un ménage commun (« ad unum panem et unum vinum », comme on disait) pour une période de deux ans. L’accord fut signé par acte notarié le 8 avri l1566 9 . S’appuyant sur cet accord, Battista parvient à tirer de l’argent (300 florins) de son frère, comme en témoigne un nouvel acte libérateur contre Terenzio en avril 1568.

Entre septembre et octobre de cette année-là, Matteo partit pour Rome pour étudier le droit à l’Université « La Sapienza ». Il conclut probablement le cycle triennal d’études, qui s’achève en juin 1571, avant de demander son admission au noviciat jésuite de Rome en août de la même année. Des sources nous parlent d’un père fortement opposé à cette décision et prêt à aller récupérer son fils, car il avait des idées assez différentes sur la contribution que Matteo était censé apporter à la vie de famille. Selon une source notamment, le père est tombé malade d’une fièvre à Tolentino, alors qu’il se rendait à Rome. Dans cette fièvre, Battista reconnut un présage et un avertissement extraordinaire du ciel, qui l’aurait distrait de la poursuite de son plan. Nous ne savons pas combien de vérité il y a dans cette histoire. Le fait est que Battista a dû accepter la décision de son fils. De plus, il lui aurait été difficile de s’opposer au déjà puissant Ordre des Jésuites, qui dirigeait la vie citadine de Macerata, sans compter que l’avantage immédiat que Battista pouvait retirer de la décision de son fils était une moindre charge pour le budget familial.

Nous n’avons aucune information sur les relations de Matteo avec sa famille pendant les années de son noviciat et ses études au Collège romain. Les documents attestent qu’à Macerata, en 1573, une querelle éclata entre la mère de Matteo, Giovanna, et les enfants d’une sœur décédée, à propos du partage de l’héritage du seul frère Antonio, qui avait mortellement blessé quelques années plus tôt un camarade citoyen de Naples, et lui aussi était mort récemment. Enfin, une transaction entre Giovanna et ses neveux a été enregistrée par un notaire dans la maison de la grand-mère Laria10.

L’année 1577 marque un tournant dans la vie de Matteo. Cette année-là, ses supérieurs acceptèrent sa demande de partir, dès la fin de ses études de  philosophie, pour les missions en Inde. Un détail – non des moindres – de cette histoire nous offre encore l’occasion de réfléchir sur la fiabilité des anciennes sources. Le récit de De Ursis et les témoignages de certains compagnons de voyage disent que Matteo, bien qu’il ait été chargé par ses supérieurs d’aller à Macerata pour saluer sa famille et de là au sanctuaire voisin de Loreto, n’a pas voulu y aller mais s’est dirigé de Rome sans détours au Portugal. Il existe cependant un document peu après la mort de Ricci, rédigé entre la fin de 1611 et au plus tard en 1615, qui atteste d’une version contraire. C’est le discours public d’un jésuite, dont nous ne connaissons pas le nom, tenu dans la ville de Macerata, pour célébrer la figure de Ricci, dès qu’il a reçu la nouvelle de sa mort. Le texte manuscrit du discours, trouvé par D’Elia et publié en 193411, certifie au contraire que Matteo, avant de quitter Rome, s’est d’abord rendu dans le Piceno (Macerata et Loreto) puis s’est dirigé vers le Portugal. D’Elia, enclin à considérer cette information comme vraie, note qu’il

aurait été difficile pour l’orateur de mentir  en présence des frères de Matteo encore en vie, de ses autres parents et amis, qui auraient pu témoigner contraire. Moi aussi, j’ai tendance à considérer comme vraie cette visite de congé, à la lumière des relations globales de Matteo avec sa famille, comme en témoignent sa correspondance et pour d’autres raisons que je n’ai pas le temps d’illustrer maintenant mais que l’on peut trouver dans le volume mentionné ci-dessus12.

Je voudrais passer quelques mots sur la question du nombre de frères de Matteo. Selon De Ursis, Battista avait treize enfants, neuf fils et quatre filles. D’Elia a réduit le nombre à douze. Même dans ce cas, cependant, Battista aurait bénéficié des exonérations fiscales prévues pour les familles de douze enfants. Je n’ai trouvé aucune preuve d’une telle exemption. D’Elia propose également les dates de décès des fils qu’il pensait être frères de Matteo; mais probablement ils étaient fils de Battista de Pierantonio Ricci, une autre branche de la famille, résidant non loin de la maison de Matteo et mentionnée (Pierantonio) dans l’acte de partage de la maison en 1552. Le fait est que les arbres généalogiques de la famille Ricci-Petrocchini dénombrent toujours quatre fils de Battista ; Ignazio Compagnoni, dans ses Particole (Brèves notices) cite en diverses circonstances Antonio Maria, Andrea, Orazio, Fra Giovanni, Maria et Marcello. Dans ce cas, il y avait cinq frères, six avec Matteo et une sœur, Maria. Même si l’on voulait tenir pour acquise la déclaration contenue dans l’acte d’entrée au noviciat signé par Matteo en 1571, selon laquelle il avait six frères, le nombre total serait de huit, loin des treize de De Ursis.

Parmi les nombreuses lettres que Ricci dit avoir écrites à sa famille, au moins une fois par an, seules six sont parvenues : trois à son père Battista, deux à son frère Antonio Maria et une à son frère Orazio. Ce sont des lettres importantes pour comprendre les relations que le fils et le frère, accueilli dans ce qu’il appelait « cet autre monde de la Chine » n’avait cessé d’entretenir avec sa famille et sa ville d’origine tout au long de sa vie. Je me limiterai ici à trois exemples.

D’abord la lettre à son père datée du 12 novembre 1592. Matthieu écrit de Shaozhou, dans l’un des moments les plus difficiles et les plus déprimants de son expérience en Chine. La lettre commence par un reproche non voilé du fait qu’il n’a reçu depuis plusieurs années (il avait quitté l’Italie quinze ans plus tôt) des lettres de la famille13. Il confirma qu’il n’avait pas encore reçu de lettres l’année suivante, dans celle qu’il écrivit, toujours à son père, le 10 décembre 1593 : « Depuis quelques années, je n’ai reçu aucune lettre ni nouvelle : soit elles n’ont pas été écrites, soit elles se sont perdues dans le voyage. Cela ne veut pas dire que j’ai cessé de garder votre souvenir dans mes pauvres sacrifices. Si cela ne vous dérange pas trop, je serais heureux de savoir comment vous allez tous et si vous êtes tous en vie. Je suis toujours très occupé en Chine ; avec tout cela je ne laisse passer aucune année sans vous écrire »14. La conclusion de la lettre réaffirme le besoin de communication affective que Matteo ressent et exprime : « Je veux terminer : s’il te plaît, écris-moi toujours et laisse Antonio Maria et mes autres frères m’écrire. Je leur ai écrit ces dernières années »15.

Le centre de la lettre, cependant, est autre : le soin ou plutôt le souci de la santé spirituelle de son père : « De ma mère, j’entends qu’elle fréquente notre église ; je ne sais pas si vous faites la même chose ». Et il poursuit : « Cela me semble le moment de s’approcher de Dieu ; […] Il faut bien se préparer pour rendre compte de la vie passée ». Il croit que son père, ayant toujours vécu dans la crainte de Dieu, n’aura aucune difficulté à rendre compte de sa propre vie. Et pourtant il ajoute : « mais, étant donné que ce compte est si important, il vaut mieux penser trop scrupuleusement que trop largement

»16. Surtout, il exhorte son père à faire attention au bout de vie qui lui reste, car le diable mord généralement au talon comme un serpent, c’est-à-dire en fin de vie. Que le fils puisse avoir quelques doutes sur la capacité du père à procéder en toute sécurité au salut éternel semble probable. Sinon, il n’aurait pas insisté autant et aussi fortement, comme le suggère la conclusion de la lettre, qui ne semble rien concéder aux sentiments humains. Ici, Matteo affirme que la seule raison pour laquelle il souhaiterait parfois voir son père serait de lui parler du salut éternel. Et il conclut : « mais, sachant qu’il ne manque pas quelqu’un qui te parle mieux que moi, je suis très tranquille, attendant de te recommander au Seigneur »17.

Alors que Matteo est préoccupé par la santé spirituelle de son père, il s’engage également à procurer, par l’intermédiaire de la Compagnie de Jésus, une aide matérielle à la famille, en promouvant la nomination de son frère prêtre Antonio Maria comme chanoine de la cathédrale de Macerata. La position de chanoine impliquait également un revenu annuel que le frère pouvait également utiliser au profit de la famille. En fait, cette nomination est intervenue en 1593, mais Matteo ne l’a appris d’une lettre de son ami Girolamo Costa qu’en 1595, comme nous le lisons dans la lettre à son frère Antonio Maria du 13 octobre 1596. La lettre commence par un reproche ouvert à Antonio Maria, qui ne lui avait pas envoyé de lettres « depuis de nombreuses années ». Matteo se lamente d’avoir appris la mort de ses parents et le canonicat d’Antonio Maria par une lettre de Girolamo Costa l’année précédente. Il prévient alors son frère que la solution de ses problèmes matériels ne doit pas entraîner de danger pour la vie de l’esprit, car, dans ce cas, «il vaudrait mieux que tu ailles mendier ». Vient ensuite la principale recommandation : témoigner de la reconnaissance « à notre Père Général et à tous nos membres de la Compagnie, tant parce que j’appartiens à cette Compagnie que pour le bien que vous en avez reçu ; l’oubli des bénéfices reçus est en fait un vice qui est le père de bien d’autres vices »18 . Comme on le voit, Matteo n’ignore pas ce qui a permis la nomination de son frère comme chanoine et déclare expressément que cela est dû à une intervention du général et d’autres membres de la Compagnie. Il n’est pas improbable qu’il soit lui-même à l’origine de cette nomination, peut-être en accord avec Girolamo Costa, car il était convaincu que les membres de sa famille n’allaient pas bien ou, comme il le dit expressément dans sa lettre à Antonio Maria, « qu’ils seront pauvres »19.

De la lettre à son frère, il ressort également que Matteo, en 1595, croyait, sur la base d’une lettre de Costa, que ses parents étaient déjà morts20. Après avoir fait un testament le 31 juillet 1592, sa mère Giovanna était en effet décédée et avait été enterrée dans l’église de S. Francesco. Son père Battista, cependant, était toujours en vie. Nous ne savons pas ce qui a causé le malentendu a été généré ; nous savons avec certitude, cependant, que Matteo a appris plus tard que son père était en fait toujours en vie et a continué à lui écrire des lettres, mais aussi à en recevoir de lui. Dans la dernière lettre que Battista reçut de Pékin en 1605, Matteo conclut en admettant franchement : « Je ne sais pas où ma lettre vous trouvera, que ce soit au ciel ou sur la terre ; en tout cas, je voulais vous écrire. Et dans ce but, je me recommande à tous les parents et amis, que je ne nomme pas nommément car ils sont nombreux, mais je me souviens de tout le monde ici »21. La nouvelle de la mort de son père, survenue deux ans plus tôt, n’était pas encore parvenue à Matteo.

On peut supposer que Matteo n’a pas reçu la nouvelle d’une nouvelle mésaventure de Battista, qui s’était produite en 1597. Dans les Actes du Gouvernement de la ville de Macerata, conservés à la Bibliothèque municipale, une pétition autographiée par Orazio Ricci (frère de Matteo) est remise au « Gouverneur de la Marca » pour la libération de son père Battista, arrêté par le Gouverneur lui-même22. La requête ne mentionne pas les motifs de l’emprisonnement. Nous ne pouvons que supposer que, compte tenu de l’âge d’environ soixante-dix ans de Battista, le crime n’était pas mineur. De cet événement, on peut déduire que les préoccupations exprimées par Matteo à son père dans la lettre de 1592, à la fois sur la vie passée et sur les années suivantes et dernières de la vie, n’étaient pas entièrement sans fondement. C’est un signe supplémentaire de la connaissance et de la participation intimes que Matteo a exprimé, malgré tout, de la personnalité de son père et du destin de la famille.

     Ce que j’ai raconté ici sont quelques-uns des faits documentés concernant la famille de Matteo Ricci. Pour un tableau plus complet, concernant également l’identification du lieu de naissance et de la première formation de Matteo, ainsi que la situation historique et politique de la ville à son époque, je ne peux que me référer au volume mentionnéci-dessus. D’une chose je suis sûr : désormais, quiconque veut écrire sur Ricci et produire une étude biographique rigoureuse basée sur des preuves historiques, ne pourra ignorer la connaissance des documents qui y sont présentés. Enfin, sur un autre thème, je voudrais formuler un vœu : que des nouvelles recherches peuvent être menées sur les circonstances de la mort de Ricci pour les ramener dans un horizon historique plus crédible et véritablement édifiant.

1 S. De Ursis, rapport écrit par son compagnon p. Sabatino De Ursis S.J., publication à l’occasion du troisième centenaire De sa mort (11 mai 1910), commandée par la délégation portugaise à Macao, Rome, editions Enrico Voghera, 1910, p. 11: «Eprincipaes terre de la famille, son père a été qualifié et discret pendant longtemps Governorador suite, le pape et d’autres états assi d’Italie; Sa mère était une femme très vertueuse et une jésuite particulièrement dévouée».

2 M. Ricci, Della Entrata della Compagnia di Giesù e Christianità nella Cina, a cura di M.  Del  Gatto, Quodlibet, Macerata 2000, p. 603.

3 P. D’Elia, Il Padre Matteo Ricci, gloria d’Italia e splendore di Macerata in un discorso inedito degli anni 1610-15 detto in Macerata da un Gesuita, “Studia Picena” 1934, pp. 55-66.

4 A.Tamburello, comparaisons et disputes sur les noms des «érudits d’honneur» entre la Chine et le Japon au début des années 1600. Les premiers rôles de francesco pasio et camillo costanzo, dans humanitas. Matteo ricci nouvelles. Textes, chance, interprétations, par. F. mignini, quodlibet studio, macerata 2011, pp.177-194.

5 N. Longobardi, Traité sur quelques points de la religons des Chinois, Paris 1701, Édition en format texte par

P. Palpant, www.chineancienne.fr, 2013, pp. 4-5.

6 Giulio Aleni (Ai Rulüe), Vita del Maestro Ricci Xitai del Grande Occidente (Daxi Xitai Li Xiansheng Xingji), par Gianni Criveller, Fondazione Civiltà Bresciana, Centro Giulio Aleni, Brescia  2010,  §§  89-94,  pp. 74-75.

7 F. Mignini, Matteo Ricci. La famiglia, la casa, la città, cité, pp. 35-43.

8 Grâce à sa parenté, Battista avait également réussi à intéresser les cardinaux Giovanni Medici et Alessandro Farnese au problème. Voir Mignini, ouvrage cité, pp. 51-52.

9 Mignini, ouvrage cité, pp. 57-60.

10 Mignini, ouvrage cité, p. 63.

11 Voir note 3.

12 Mignini, ouvrage cité, pp. 64-68.

13 Matteo Ricci, Lettere (1580-1609), par F. D’Arelli, Quodlibet, Macerata 2001, p. 165.

14   Matteo Ricci, Lettere, cité, p. 181.

15   Matteo Ricci, Lettere, cité, p. 168.

16 Matteo Ricci, Lettere, cité, pp. 167-168.

17 Matteo Ricci, Lettere, cité, p. 168.

18 Matteo Ricci, Lettere, cité, p. 329.

19   Ibid.

20   Ibid.

21 Matteo Ricci, Lettere, cité, p. 331.

22 Mignini, ouvrage cité, pp. 92-93.

 

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Prof. Filippo Mignini, Département d’Études Humanistes, Université de Macerata.

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