Arts autour du monde est une revue scientifique annuelle consacrée à l’étude des différents thèmes d’intérêt pour les arts et les esthétiques du monde. La revue regroupe des articles d’éclat et diversité des thèmes, proposés par des littéraires, des historiens, des philosophes, des linguistes, des sociologues de l’art, qui collaborent dans une perspective interdisciplinaire.

Une interprétation de l'ontologie du niveau chez Merleau-Ponty

Une interprétation de l'ontologie du niveau chez Merleau-Ponty

LI Dan*

 

Résumé: Nous suivons le pas de la proposition de Fabrice Colonna d'interpréter l'ontologie du dernier Merleau-Ponty à partir de la généralisation de la notion du « niveau-écart » de gestaltiste, en identifiant le niveau au monde. Mais nous notons que chez les gestaltistes le corps propre est un niveau, dès lors que chez Merleau-Ponty, il affirme clairement que le corps propre est le mesurant de tout, c'est-à-dire qu'il est le niveau. Dès lors émerge le problème de deux références du système perceptuel, le corps propre et le monde. Nous analysons leur relation et donnons une définition de la chair du monde, en n'oubliant pas le sens de la chair mienne. Cela nous conduit à une cosmologie qui fait une genèse de la division et de l'unité du monde-phénomène et le corps propre.

 

Mots-clés: partie totale, niveau, chair, monde, écart

 

Introduction

 

La thèse de Colonna a apporté un grand éclaircissement sur le rapport général de la gestalt-théorie et Merleau-Ponty, en particulier avec l'identification du système de référence perceptif (Bezugssysteme) avec la notion du « niveau-écart » chez Merleau-Ponty.

Le système de référence psychique est proposé par les gestaltistes pour résoudre le problème de la norme dans un champ perceptif. Un psychologue traditionnel est confronté au problème suivant: Pour une taille donnée de l'image rétinienne, quelle est la taille « réelle » de l'image visuelle? – Celle du timbre dans ma main, du réveil sur mon bureau, de la boîte aux lettres devant la fenêtre ou de la maison au coin de la rue? – Pour une intensité donnée de la vibration du tympan, quel est le volume sonore correspondant? – Le bourdonnement de la mouche qui tourbillonne autour de ma tête ou le vacarme de l'avion qui survole la forêt? Les gestaltistes nient la primitivité de l'image rétienne dans la vision, mais ils ne cherchent pas le point d'ancrage hors de données de perception, il faut qu'il y ait une norme immanente dans le champ perceptif par lequel chaque qualité sensible est déterminée et mesuré par elle. Mais la norme, bien qu'immanente à chaque entité sensible du champ, ne peut pas être identifiée à aucune d'elle, sinon elle perdrait le statut d'être la norme générale pour toute entité dans le champ. La réponse de gestaltiste est que cette norme englobe à la fois toutes entités dans un champ, de tel sorte qu'elle se confond avec le champ, et qu'elle est immanente à chaque entité dans le champ, de la manière que chaque entité se définit et se délimite par rapport à elle. Donc toute entité du champ se définit par rapport à la référence par la déviation ou l'écart qu'elle se prend depuis elle, cette référence est comme le point zéro dans le système des coordonnées cartésiennes, tout est compté à partir d'elle et différent d'elle. Parce que la référence définit la détermination d'un sensible par écart, elle ne peut pas être un senti, elle est invisible et n'apparaît pas. C'est l'invisibilité du « niveau », synonyme de la référence d'un système, et la visibilité de la chose sensible, synonyme de « l'écart », qui fait une lecture métaphysique depuis la notion gestaltiste du système de référence, une voie d'accès au dernier Merleau-Ponty pour Colonna. C'est-à-dire que le monde est le « niveau » et l'étant individuel « l'écart » pour Merleau-Ponty selon Colonna: « la refonte de l'ontologie correspond à la distinction de l'Etre et des essences, c'est-à-dire au problème de l'individuation ».[1] Or, nous soulevons un problème d'une telle lecture, est-ce qu'on peut simplement identifier le monde comme étant le niveau sans considérer la position du corps propre, un thème central de Merleau-Ponty?

 

1. Le problème de deux « niveaux »: le corps propre et le monde visible

 

La lecture de Colonna du point zéro ou le niveau à partir duquel tout objet dans le système soit situé avec claire détermination, est profondément marqué par ses citations de Wolfgang Metzger du côté du senti, ressemblance où le rôle central du corps propre est impliqué implicitement, mais il n'est pas thématisé. Quand nous considérons la définition du « niveau » chez Metzger de Colonna, la question peut se poser si l'ici où mon corps se situe pour toujours, n'est pas aussi un niveau, sinon le niveau. « Le système de référence a une forme dite "à deux directions" (zweistrahlig), et le point zéro se trouve situé non à une extrémité mais à l'intérieur de l'axe des degrés. Dans le sens thermique, le point zéro est situé entre le chaud et le froid, dans le sentiment, il est entre la joie et la tristesse, dans les luminosités le point zéro n'est pas 1'absence de lumière, mais le point médian entre clarté et obscurité »[2]. Quand il s'agit de l'espace, Metzger dit que dans l'espace phénoménale (Anschauungsraum), les deux directions étendues à partir d'un point médian ou le point zéro sont sur trois axes: « l'axe vertical avec ses rayons (Strahlen) dirigés vers le haut et vers le bas et les (deux) axes horizontaux avec l'avant-arrière et la gauche-droite. »[3] Or, le point médian entre chacune de ces orientations et le point de leurs intersections, n'est-t-il pas exactement le corps propre, n'est-il pas par rapport à mon corps comme point zéro que les objets sur les directions sont comptés et situés? D'ailleurs, ces directions sont dans l'espace vécu, pour les gestaltistes, cela signifie que les qualités non-symétriques entre les deux rayons d'une orientation et entre des directions comptent. Un bâtiment construit en forme carré devant moi donne l'impression que sa hauteur mesure davantage que sa longueur, sa hauteur est plus imposant et sa forme vue est un bâtiment rectangle. C'est dire que l'autre constituant du système de référence, l'étalon de mesure (Maßstab) dépend au moins partiellement de mon corps propre, celui par rapport auquel les autres apparaissent. Pour l'axe d'orientation avant-arrière, le lieu d'un objet vu est déterminé d'être loin ou proche, en fonction du système de référence, mais cela ne veut pas dire autre qu'il est compté depuis moi et mesuré par mon propre mouvement. Le système de référence perceptif de gestaltiste est un système de coordonnés, profondément différent du système de coordonnés cartésiennes, parce qu'on ne peut pas choisir ni par sa volonté, ni par son intention ni le point zéro, ni l'étalon de mesure, mais les deux composants de deux types de systèmes ont les mêmes fonctions dans chacun de leur système: un point zéro à la distance duquel un quelque chose est déterminé d'être là, un étalon de mesure par lequel la distance est déterminée. Dans le système de référence visuel, le changement de la taille d'une chose proche du point zéro apparaît d'être beaucoup plus grand qu'un même changement ayant lieu sur une chose de la même taille d'un objet loin du point zéro. C'est dire que l'objet vu est placé dans la perspective, au sens quotidienne, dans une distance relative à moi. Ce phénomène du changement de l'étalon de mesure en fonction de la distance à moi, pour les gestaltistes, passe tous les moments dans notre vision, parce que les deux changements des tailles ici est le changement de la taille apparente d'un même objet qui s'éloigne de moi. En fait, Metzger avoue que le point zéro du système de toutes dimensions perceptif semble être le corps propre: « Parmi les exemples les plus importants de l'intersection (Überschneidung) et du chevauchement (Überschiebung) des systèmes de référence figurent ceux des coordonnées du moi avec les coordonnées de l'environnement factuel (Ichkoordinaten mit den Koordinaten der sachlichen Umgebung): Dans l'espace, l'avant-arrière et la droite-gauche de l'observateur dans son rapport avec les directions principales correspondantes de la pièce dans laquelle il travaille et se promène […] le haut et le bas du corps (tête et pieds) et du champ de gravité de la terre; le point zéro du présent avec ses deux rayons du passé et du futur, qui glisse à travers la structure temporelle des heures, des jours […] Les questions qui s'y rapportent sont encore peu traitées, parce qu'on considérait et considère encore souvent comme évident que les coordonnées du moi sont les seules réelles ou du moins les seules importantes du point de vue psychique. »[4] Ces questions peu traitées par les psychologues de l'école Berlinoise sont justement celles traitées abondamment par Merleau-Ponty. Metzger concède, avec grande réticence, que le corps propre semble être le point zéro ou le niveau de tous systèmes de référence, sans le discuter. Parce qu'il situe le point zéro de tous systèmes de référence du côté des choses visibles (Sehdinge), bien que ce point zéro soit lui-même invisible. Le sujet, pour les gestaltistes, reçoit le niveau ou les orientations principales, comme toutes choses sensibles dans ce champ, leurs endroits sont définis par ces orientation, les choses subirent l'orientation qui est leur norme, le sujet lui-même n'a aucun privilège dans ce système, il subit lui aussi, l'orientation des choses vues. Néanmoins, de la définition de l'orientation phénoménale, le sujet ou le corps propre est justement le point zéro ou le centre de l'orientation, le niveau. Si nous recourront à l'autre propriété du niveau, son invisibilité, le corps propre satisfait partiellement à ce critère. On ne voit jamais ses propres yeux dans la vision, le dos de notre corps est invisible. De ces considérations, nous affirmons que le corps propre est un niveau dans le système de référence perceptif. Mais ceci ne contredit pas le point souligné par Colonna, à la suite de Metzger, qu'un niveau perceptif est l'invisible du côté des choses perçues, qui s'efface sa choséité en les rendant visibles. Il est la lumière dans l'éclairement des couleurs, la verticale par rapport auquel tout oblique est vu comme une déviation ou un écart d'elle. Donc la situation se complique, il y a du côté du sensible un niveau co-donné avec lui, qu'est le monde sensible, et qui n'a d'autre réalité que l'être ensemble de tous les sensibles, celui qui détermine l'être-là de tout sensible; il y a tout aussi le sujet, cet « ici » par rapport auquel tout là se tient à une distance. Evidemment, l'ici et le général se pré-donnent ensemble, et un ici qui ne se portait pas vers un là n'existerait pas. Parce que le corps propre est sensible, le niveau du côté sensible comme le champ phénoménal comprend le corps propre aussi, c'est dire que ce niveau enveloppe le sujet-sensible, mais parce que le sujet-sentant est l'ici par rapport auquel tout là se tient à une distance et est mesuré depuis lui, le sujet avec la puissance perceptif enveloppe ce niveau du monde senti. Nous sommes ainsi conduits, par la démarche de tenir en compte les deux niveaux du système de référence perceptif globale, à la structure classique dans la phénoménologie de Merleau-Ponty signalé par Renaud Barbaras, le double enveloppement. Bien qu'il ne soit pas ici la question de l'enveloppement ontologique du sujet par le monde et l'enveloppement phénoménologique du monde par le sujet, mais que le monde sensible enveloppe le sujet-sensible passif, qui l'enveloppe par son côté sujet-sentant ou actif. Si le sujet était tout actif ou sentant sans avoir un aspect senti comme toutes choses sensible parmi lesquels il est situé, il ne peut pas recevoir l'orientation du champ phénoménale, s'il était tout sensible comme toute chose dans le monde, il n'y aurait pas du système de référence perceptif, faute d'un sujet à qui les perçus apparaissent. La structure du corps propre est sentant-sensible, par son côté sensible, il est solidaire du reste du monde sensible et reçois l'orientation, par son côté sentant, il est le centre du monde sensible, toutes choses sensibles se mettent autour de lui et sont mesuré par lui. L'écart signifie alors non seulement la distance entre une norme invisible qui est le monde sensible et sa déviation qu'est la chose individuelle en lui, mais la distance minimale entre les deux feuillets solidaires du sujet, sentant et sensible.

Colonna ne considère pas le niveau sous son dédoublement du fait de la participation du sujet au monde, parce que dans la gestalt-théorie orthodoxe, le sujet est une chose parmi les choses, il n'y a pas un mode d'être spécifique du sujet, qui le distingue de ce qui l'entoure. Depuis Köhler et Wertheimer, la question à qui un perçu apparaît ne se pose pas. Ce qu'un champ perceptif présente, pour les gestaltistes de l'école Berlinoise, se décide des lois objectives, à la première instance par les lois de ségrégation du champ découvertes par Wertheimer, inconscientes et inconnue au percevant, ensuite Köhler conçoit le sous-bassement de ces lois d'être un processus circulaire de l'auto-organisation physique dans le cerveau, c'est dire que le sujet est tout au plus un champ neutre, dans son cerveau en connexion avec ses rétines, où le processus de l'auto-organisation se joue avec la résultat de l'équilibre dynamique au sens physique, tel que la relation entre la forme sphérique et la tension superficielle d'une bulle de savon. Autrement dit, le sujet percevant voit malgré lui-même, parce que les lois qui domine la structuration du champ de vision sont des lois à la troisième personne. Comme Rosenthal commente: « Les gestaltistes ont sous-estimé l'importance du corps propre, notamment parce qu'ils n'ont pas suffisamment reconnu le rôle constituant de la motricité et de la structure du corps, croyant pouvoir les factoriser au sein d'un dynamicisme quelque peu désincarné. »[5] La raison est que leur théorie du champ perceptif est organisé par un dynamicisme abstrait, où le sujet obéit aux lois de gestalt, plutôt qu'être l'agent actif et solidaire du reste de la situation, qui l'habite en la modifiant. « Le dynamicisme abstrait de la Gestaltthéorie présente les premiers symptômes d'une crise, qui pourrait obliger à revoir l'ensemble du dispositif. »[6]

Si Metzger réforme considérablement cette schéma naturaliste en prenant le modèle de la réalité d'être la chose visible, aussitôt le mode d'être du sujet soit sous-entendue d'être le même qu'une simple chose visible. Metzger est un réaliste de l'être visible, comme la réalité (Wirklichkeit) s'épuise dans la visibilité, la réalité du sujet est réduite à une simple chose visible. C'est la raison que Metzger indique un certain doute sur le statut du sujet-corps être un niveau. C'est aussi la raison que Colonna ne rend pas compte du mode d'être spécifique du sujet, différent du mode d'être d'une chose visible, depuis son inscription et enveloppement mutuel dans le « niveau » du monde sensible. L'explicitation du niveau chez Colonna relève en fait de la chair du monde du dernier Merleau-Ponty, mais l'adhésion à une gestalt-théorie orthodoxe nous fermerait aussitôt le chemin conduisant à la chair du moi. Ceci manqué, on ne verrait pas pourquoi la chair du monde est appelé la chair. Le côté sensible du corps propre est solidaire du monde sensible et subit donc le niveau de celui-ci, mais l'autre feuillet du corps propre, « ses mains et ses yeux, ne sont rien d'autre que cette référence d'un visible, d'un tangible-étalon à tous ceux dont il porte la ressemblance […] par une magie qui est la vision, le toucher mêmes »[7]. Ce vocable tire clairement du système de référence, la référence et l'étalon (Maßstabe), nous montre clairement que le corps propre, de son côté de la puissance exploratrice du monde sensible chez Merleau-Ponty, doit être aussi compté être un niveau. La double sensation, ou l'expérience de touchant-touché, nous fait comprendre que ses deux niveaux ne se superposent pas, ils s'opposent en s'unissent en un qu'est le corps propre.

Bien que le mode d'être du sujet, en n'étant pas une simple chose parmi les choses (même si on considère les choses comme les gestalts), n'est pas thématisé chez les gestaltistes, Metzger annonce un fil conducteur dans deux phrases où on peut le chercher. « Un système de référence psychique est une totalité vivante (Lebendige Ganzheit) qui, en tant que telle, réagit à toute sollicitation, même locale, et qui, en l'accueillant et en la déterminant, est également influencée et déterminée par elle: «"confirmée" et "consolidée" ou "percée" et "perturbée", voire détruite et transformée. En d'autres termes, chaque stimulus (Reiz[8]) est en même temps un stimulus systémique. »[9] (la dernière phrase soulignée par Metzger). Cette proposition relève du principe de la formation (Ausbildung) d'un système de référence, ne sort-t-il pas aux yeux de tout lecteur familier de Goldstein, que la première phrase de Metzger reformule simplement la structure de l'organisme de Goldstein? Sans doute, Metzger énonce le principe depuis sa propre investigation du système de référence encadré largement dans la tradition Berlinoise qui se concentre exclusivement sur le perçu, mais cela n'empêche pas qu'il trouve le même principe que celui de Goldstein. Pour Goldstein, la totalité vivante n'est pas le corps objectif de l'organisme, mais le couplage dynamique du corps en débat constant avec le milieu. Au niveau du corps seul, chaque excitation locale sur le corps fait le corps réagir globalement selon son essence, dans une structuration de figure-fond, de telle sorte que le corps agit en fin de compte de se ramener à un équilibre avec le milieu. Néanmoins, la conclusion que Metzger tire d'un système de référence en tant qu'une totalité en devenir est du côté du monde sensible et de la « partie » en lui, c'est dire que toute chose (=stimulus) du monde sensible, est une propriété globale du monde sensible, elle peut devenir une dimension du monde sensible, c'est ce qu'implique tout stimulus est stimulus systémique. En plus, toute détermination ayant l'air d'être la détermination propre et absolue d'une chose (sa taille, sa couleur, etc.), est en fait relative, dépendant d'où la chose est situé, elle peut devenir une propriété globale du champ où la chose était située, une dimension d'un monde, dans la mesure qu'elle s'efface comme une qualité d'une chose. Donc, tout sensible dans un champ est aussi une détermination globale du champ. Ce principe est plus fondamental que l'hypothèse du niveau comme le point médian, ou la valeur moyenne entre deux sensations extrêmes en deux directions opposées de Metzger que cite Colonna. Revenons à l'exemple de la couleur jaune devenant couleur d'éclairage de dernier Merleau-Ponty. Dans le phénomène du changement de la couleur jaune à une couleur d'éclairage dominante du champ, où elle cesse d'être visible et fait visible toutes les autres couleurs, est-ce qu'on peut dire que la couleur jaune de l'éclairage est le point médian de toutes les couleurs éclairées? En quel sens? Où à trouver dans ce champ d'éclairement les deux couleurs extrêmes pour déterminer leur point médian? Dans le changement de la couleur jaune, du titre d'une couleur particulière à la forme de l'éclairement, « D'un seul mouvement elle (la couleur jaune) s'impose comme particulière et cesse d'être visible comme particulière. Le monde est cet ensemble où "chaque partie"  quand on la prend pour elle-même ouvre soudain des dimensions illimitées, devient "partie totale". » Le mouvement ici est le changement d'une détermination locale d'une chose, une couleur opaque, à une propriété globale du champ, la couleur d'éclairement, une luminosité transparente, c'est le mouvement d'une qualité sensible devenant une dimension du monde. La partie totale correspond au stimulus systémique de Metzger, qui veut dire qu'une partie du monde présente la totalité, le tout du monde. La partie totale vient de ce que le monde est présent en chaque point de lui-même, de sorte que chaque sensible individuel a la puissance de devenir une dimension, c'est-à-dire une propriété globale du monde. Ceci s'atteste aussi dans la puissance de la couleur dans la peinture de représenter toutes les forme. La double nature du sensible, qu'il n'est lui-même qu'en s'ouvrant à d'autre que lui-même, nous ramène au mode d'être du système de référence des perçus comme une totalité vivante qu'affirme Metzger. C'est dire qu'on ne peut pas opposer Goldstein aux gestaltistes, une position qu'insiste Colonna. Il y une symétrie de la structure du sujet-vivant, dans son rapport de l'excitation locale et réaction globale du système nerveux de Goldstein, et la structure du monde sensible dans son rapport d'une détermination chosique et locale et d'une détermination dimensionnelle et globale. Le rapport d'un sensible au monde est le même rapport qu'un comportement au corps propre. Ce n'est pas un accident, parce que chez Goldstein, la structuration en figure-fond est une loi fondamentale de l'opération de l'organisme, et on connaît que la figure-fond est synonyme du système de référence. Pour Goldstein, chaque changement d'état d'une partie du corps est accompagné d'une modification de la posture du reste du corps. Pour Metzger, l'entrée des nouvelles expériences dans un champ de perçu entraîne un déplacement (Verschiebung) du niveau ancien. Le déplacement d'un niveau (shift of levels chez Wertheimer) dans le perçu est invisible, tout comme le rétrécissement du milieu des patients de Goldstein suite à leur lésion de cerveau n'est souvent pas remarqué par lui-même. C'est dire que le système de référence perceptif, ou la structure figure-fond pénètre toutes couches de la perception, le monde, la chose, le sujet, le comportement. Cela conduit à une recherche de l'ontologie de Merleau-Ponty sous le guide du « niveau » non en dépit de la recherche de Goldstein, mais en intégrant son propos.

Force est de reconnaître que le système de référence est un système de mesurant-mesuré, les choses sensibles (susceptible d'être senti) comme mesurés ont en commun un mesurant qui est présent en chaque sensible, tel qu'on peut dire que toute chose sensible est à la fois un mesuré parmi d'autres et un mesurant pour tous les autres, mais l'aspect mesurant d'un sensible ne se coïncide pas avec son aspect mesuré, son être lui-même, sinon il perdrait son être-senti comme un senti et devenu invisible. Ce dédoublement d'un sensible comme lui-même et une puissance présentative de la totalité des sensibles est ce que l'écart signifie pour le sensible. « Le propre du sensible (comme du langage) est d'être représentatif du tout non par rapport signe signification ou par immanence des parties les unes aux autres et au tout, mais parce que chaque partie est arrachée au tout, vient avec ses racines, empiète sur le tout, transgresse les frontières des autres. »[10] Un étant sensible simple ne peut devenir un mesurant, de se confondre avec le monde, qu'en effaçant son individualité. Pour le corps propre, il est, plus que toutes choses sensible, le mesurant universel sans qu'il s'efface comme un étant individuel. Son dédoublement ou déhiscence de son être se reflète sur l'expérience touchant-touché. Donc, le monde du sensible-en-soi préfigure le mode d'être du corps propre. La chair ne veut dire autre que la nature de la partie totale de tout étant dans le monde.

 

« Ce qui sent = je ne puis poser un seul sensible sans le poser comme arraché à ma chair, prélevé sur ma chair, et ma chair elle-même est un des sensibles en lequel se fait une inscription de tous les autres, sensible pivot auquel participent tous les autres, sensible-clé, sensible dimensionnel. Mon corps est au plus haut point ce qu'est toute chose: un ceci dimensionnel. C'est la chose universelle. Mais, tandis que les choses ne deviennent dimensions qu'autant qu'elles sont reçues dans un champ, mon corps est ce champ même, i.e. un sensible qui est dimensionnel de soi-même, mesurant universel. »[11]

 

Ce passage montre aussi clairement que possible que le « niveau » du tous les systèmes est le corps propre pour le dernier Merleau-Ponty. « Mon corps n'est pas seulement un perçu parmi les perçus, il est mesurant de tous, Nullpunkt de toutes les dimensions du monde. »[12] Ainsi, pour le système de référence perceptuel, nous pouvons conclure qu'il a deux niveaux, deux référence, le corps propre et le monde sensible et les deux sont reliés par l'intentionnalité motrice qui fait l'essence du corps propre et la corrélation entre le visible et le mouvement. Pour le niveau en tant que le monde sensible, tout sensible est son écart, le sensible présente le monde qui s'absente dans sa présentation, pour le niveau en tant que le corps propre, son écart est son comportement, tous ces gestes intentionnels qui le déforme en le formant. La question maintenant est la manière de penser la corrélation entre les deux références, qui n'est que l'autre nom de la corrélation a priori universelle de la phénoménologie. La question ne se porte pas sur le constat de la corrélation, mais pourquoi il y a une telle corrélation? C'est-à-dire de faire une genèse de la corrélation. Nous connaissons, depuis l'œuvre de Renaud Barbaras, que la genèse de la corrélation phénoménologique conduit à une cosmologie phénoménologique. Ici, nous voulons montrer qu'il y a une manière que penser la genèse de la corrélation universelle entre le corps et le monde depuis une généralisation de la notion de la « partie totale ».

 

2. Le dédoublement phénoménal et l'arrachement cosmologique

 

Comme le passage cité dessus montre, tous les sensibles sont arrachés en étant eux-mêmes. C'est dire que « l'écart » est à penser sous le mode négatif, l'unité d'un perçu ne vient pas d'une synthèse, mais l'opération inverse de la synthèse, c'est-à-dire arrachement, ou plus précisément, l'éclatement. En tant qu'un sensible est arraché à la chair mienne, qu'il ne peut se situer que par rapport à moi et il se détermine comme un tel sensible par rapport à notre corps. Ici, l'étendue du corps n'est pas ce que notre peau enveloppe, mais notre champ sensible, elle est coextensive au monde sans l'épuiser, c'est une perspective sur le monde. C'est l'aspect dimensionnel du corps comme ceci dimensionnel qui est insisté. Mais, on doit demander, qu'est-ce que le rapport entre cette chair mienne et la chair du monde? Force est de reconnaître ici qu'il ne peut s'agit encore qu'un arrachement. C'est-à-dire que le corps propre est prélevé sur le monde, arraché au monde, que ce qui fait un corps mon corps est sa mondanéité, son aptitude de se rapporter au monde. La texture ontologique du corps est la même que celle du monde. Comme Renaud Barbaras dit, chaque rapport de connaissance est un rapport d'être. La communauté de l'être du corps avec le monde ne peut venir que de ce que celui-là procède de celui-ci, l'homme est l'être du monde. C'est-à-dire qu'il est arraché au monde. « Le monde visible et celui de mes projets moteurs sont des parties totales du même Etre. »[13] Ce même Etre, c'est le monde même, c'est-à-dire que le monde doit se soustraire de la visibilité-en-soi doublée d'une invisibilité, mais il est celui qui fait l'arrachement de soi, celui qui se divise en maintenant son unité, qui se déchire en s'unifiant. Cette idée se figure aussi chez les gestaltistes.

La recherche sur le système de référence vient d'abord de la recherche sur l'ancrage du mouvement vu de Wertheimer. Tout mouvement vu a pour sa référence ou le sol le cadre immobile qui le soutient et l'englobe. Karl Duncker, un jeune psychologue de l'école Berlinoise dont l'œuvre avait été consulté par Merleau-Ponty, découvre que le mouvement propre du corps, surtout la fixation du regard sur une chose du milieu, détermine la répartition de la référence immobile du cadre et les choses en mouvements encadrés. Von Weizäcker prend son relai en trouvant que dans le comportement optique, il y a toujours une partie du milieu visuel dont la cohérence avec le sujet est conservée et une autre dont la cohérence est sacrifiée. La vie du regard est son automouvement constant, durant laquelle l'établissement d'une référence à un « là » par le suivi de mon regard est corrélative de la déchirure de la cohérence de l'espace apparent du milieu. L'immobilité de l'espace ne va pas de soi, elle transparaît de la répartition constante entre la fixation et la déchirure de l'espace visuel dans notre activité de faire paraître un là. La permanence de la verticale dans l'espace, son auto-précédence et son application universelle dans le monde sensible, y compris le corps du sujet, est permis par le fait que j'habite activement le monde, que je suis un sujet incarné en automouvement sur le sol du monde sensible. Le mode d'être du sujet, comme l'automouvement qui fait paraître deux niveaux, son corps sensible et le monde visible où il se meut, trouve l'appui tout aussi de la recherche sur le mouvement vivant vu de Michotte. Michotte distingue le système de référence interne, le corps mobile vu, et le système de référence externe, le sol sur lequel il se meut comprenant l'objet qu'il vise et qu'il va rejoindre par son mouvement. Les deux références apparaissent simultanément dès qu'on voit un corps vivant, dont le mouvement d'ensemble ne superpose pas avec les mouvement partiels qui le composent, c'est un cas de l'écart. Or, l'apparition simultanée de deux références, de deux niveaux, vient d'un principe plus général que Michotte appelle le dédoublement phénoménal.

Le dédoublement phénoménal, en son sens premier, signifie qu'un vécu donne toujours deux impressions: un étant extérieure qui préexiste à mon vécu, et un vécu mien de lui. « Le même système d'excitations produisant à la fois deux impressions différentes. »[14] Ce vocabulaire naturaliste ne nous égare pas à son sens si nous portons attention sur ses exemples. Lorsque nous touchons un objet, ou que dans l'obscurité nous heurtons au pied un obstacle que nous n'avons pas vu, nous n'avons point l'impression d'une « création » de ces objets au moment où nous les sentons. Il en va de même chaque fois que nous faisons quelques pas dans une chambre sans lumière, le sol dont nous percevons la résistance sous les pieds paraît également préexister à notre expérience actuelle. Il ne s'agit nullement dans ces vécus d'une objectivation pure, l'impression est tout autre: « c'est celle d'un objet en contact avec telle ou telle partie de notre corps. L'excitation produite sur la surface cutanée donne donc naissance à une double impression, l'une « objective » qui est celle de la chose, l'autre « subjective » qui est celle du contact avec la peau […] on se trouve en présence d'un cas de dédoublement phénoménal.»[15] (souligné par Michotte). Qu'est-ce que nous avons affaire ici sinon une version gestaltiste de l'intentionnalité? Mais la perspective que Michotte l'approche est tout à fait différent de Husserl, non à cause de son vocabulaire naturaliste, mais à cause qu'il voit un vécu avoir double appartenance à deux domaines en même temps. Un vécu est à la fois mien et un aspect d'un étant non-moi qui me préexiste, c'est cette double appartenance qui fait de l'un vécu se relie deux pôles phénoménaux. Et ce qui est unique dans cette version de l'intentionnalité est qu'elle procède de la division d'une Unité primitive et indivise en deux termes. Michotte appelle tout type de phénomène, non seulement à propos du vécu, mais qui appartient à deux domaines et fait présenter deux domaines, découlant de la division d'une unité primitive, le dédoublement phénoménal. Merleau-Ponty utilise presque en même terme que Michotte en parlant du toucher: la chair est celle « qui fait qu'une vibration de ma peau devient le lisse et le rugueux, que je suis des yeux les mouvements et les contours des choses mêmes, ce rapport magique…»[16] Ce qui fait qu'une vibration de ma peau devient le lisse et le rugueux est « l'excitation produite sur la surface cutanée donne donc naissance à une double impression », c'est le dédoublement phénoménal.

Dans l'expérience de Michotte sur l'apparition d'un type de causalité de ce qu'il appelle l'effet de lancement il y a aussi le dédoublement d'un mouvement. L'expérience se déroule ainsi: Deux objets nommés A et B, un carré noir et un carré rouge, sont montré sur un écran. Le sujet fixe l'objet A, à un moment donné, l'objet A entre en en mouvement et se déplace vers B à une vitesse de 30 centimètre-seconde. Il s'arrêt à l'instant où il prend contact avec B, tandis que celui-ci entre alors en mouvement à son tour et s'éloigne de A, à la même vitesse. Le résultat de l'expérience est que les observateurs voient l'objet A donner un choc à l'objet et le chasser, le lancer en avant, le projeter, lui donner une impulsion. L'impression est le chac de A qui fait partir B, qui produit son mouvement.[17]

Lorsque l'objet A lance l'objet B, l'objet A est en repos, c'est l'objet B qui exécute un mouvement, mais ce mouvement paraît de tel sorte qu'il appartient à l'objet A en repos et que l'objet B est seulement en déplacement et que le mouvement ne lui appartient pas. Donc, l'exécution d'un mouvement par un objet n'implique pas nécessairement de ce mouvement à cet objet. Plus frappant est le cas du transport. Quand on voit un objet transporté par un véhicule en mouvement, on n'a pas d'impression de deux objets parcourant simultanément des trajectoires parallèles. Le mouvement appartient au véhicule tandis que l'objet transporté demeure intrinsèquement immobile et semble simplement participer au mouvement du véhicule.

C'est dire il y a dissociation d'un même événement entre l'exécution et l'appartenance d'un mouvement. Dans le lancement, l'objet B est en mouvement, mais ce mouvement ne lui appartient pas. Ce qui est propre à l'objet B est seulement le changement de position comme tel. Donc, le lancement est seulement un cas d'un phénomène plus général, où le changement de localisation d'un objet et le mouvement qui réalise ce changement coexistent comme données distinctes. Le dédoublement phénoménal manifeste en ce que le mouvement exécuté physiquement par l'objet B apparaîtrait simultanément de deux manières différentes: « comme mouvement appartenant à l'objet A et comme changement de position relative de l'objet B. »[18] Le dédoublement phénoménal veut dire d'un même apparaître est dissociés simultanément deux phénomènes qui coexistent et avoir entre eux une liaison intrinsèque et nécessaire tel que, à défaut de cette liaison entre les eux, les termes relatés s'évanouissent. Or, si l'objet A, en étant immobile dans sa position, peut posséder un mouvement qui rayonne de lui portant sur l'autre objet à distance et le fait mouvoir, force est de reconnaître que la rayon d'action de l'objet A, son essence, ne s'astreint nullement à son étendue, mais se diffuse dans tous les points de l'espace où son mouvement peut atteindre. Ceci signifie que la causalité entre les choses est une quasi-intentionnalité pour la perception. Tout objet qui possède un mouvement a une intentionnalité. L'intentionnalité proprement dite est l'intentionnalité du vivant chez Michotte, c'est l'automouvement d'un sujet qui dans son mouvement, voit et éclaire le monde, l'automouvement fait apparaître à la fois le sujet vivant et son milieu. Et l'automouvement est lui-même un cas de dédoublement phénoménal, parce que ce qui meut est ce qui mû, mais les deux aspects du mouvement se chevauche mais ne se coïncident pas. Michotte évoque les anciennes découvertes de Katz, que Metzger a déjà évoqué en l'occasion de la bifurcation de l'apparaître, pour illustrer de plus le dédoublement phénoménal. Katz découvre qu'il y une dissociation dans l'apparaître des couleurs transparentes et des ombres portées. Pour la couleur transparente, on voir à la fois la couleur de l'objet à travers l'écran et celle de ce dernier; ou bien: l'intensité de l'éclairement et la couleur propre de l'objet éclairé.

Michotte généralise encore la thèse du dédoublement phénoménal en l'appliquant à la permanence de la chose perçue. C'est-à-dire la chose en devenir, telles qu'une ballon en train d'être gonflée, la cire de Descartes, où toutes ses propriétés sont changées, mais on voit que c'est la même chose qui se change, qui conserve son identité sous ces changement. C'est que la chose même se dédouble en le « cachet unique » d'un ensemble de propriété et ces propriétés eux-mêmes. Le dédoublement phénoménal se fait de telle sorte que les deux aspects d'un même quelque chose, son être-tout et ses parties, conserve chacun une autonomie relative, mais fortement lié l'un à l'autre. Le tout donc, est l'ensemble de ses parties et ne l'est pas. Les deux viennent de la dissociation d'une même Unité. C'est la raison que les notes sont tributaire de mélodie dans la mesure que la mélodie est tributaire des notes. Nous pouvons appliquer cette thèse dans le domaine le plus vaste, la totalité vivante de Goldstein, qui n'est pas l'organisme vivant, mais le couplage dynamique de l'organisme vivant son milieu extérieur. Ceci est aussi un dédoublement phénoménal, parce que si on supprime le vivant, il n'y a plus de milieu.

Nous pouvons donc préciser une série de dédoublement: le même monde se bifurque en monde apparaissant (le sujet de toutes apparitions) et les apparitions du monde, le vécu se bifurque en l'expérience mienne relevant de mon corps qui est l'expérience du monde ( = de l'extériorité, de la transcendance) pour tout homme, la vie se bifurque en le vivant et son milieu, l'être se bifurque en l'être et sa visibilité, l'étant sensible se bifurque en lui-même et le milieu où il se comporte ou se déplace, le mouvement se bifurque en celui qui fait le mouvement et celui qui est en mouvement, le visible se bifurque en le visible là et le mouvement subjectif nécessaire pour le découvre, la lumière se bifurque en l'éclairement et les objets éclairés. Nous pouvons ajouter encore le circuit de parler-entendre et les autres phénomènes. Entre les deux phénomènes bifurqués d'une même unité, il y a toujours une liaison intérieure et nécessaire: quand il s'agit du sujet percevant d'un côté, il y a sa corrélation avec l'autre côté, que la phénoménologie appelle l'intentionnalité; quand il s'agit d'une chose dans l'extériorité et ses aspects et ses qualités sensibles, il y a la relation de l'ostension. A la fin, toute relation intérieure constitutive des termes relatés, qui sont séparés et reliés en même temps par une relation en même temps qu'une distance, vient de la scission d'une unité primitive en multiplicité. Comme le monde reste le même monde pour tous les sujets percevants, et chaque sujet percevant est pour un autre un semblable, le monde est cette Unité le plus primitive qui se fait la scission en une multiplicité, tel que chaque étant dans le monde se relie au monde par cette séparation. Le soi-disant dédoublement phénoménal est le maintien de l'unité dans les multiples, et l'unité divisé en deux termes reliés sont seulement une instanciation de ce principe.

Or, revenons à l'arrachement ontologique de la chair mien de la chair du monde qui fait que le corps propre une partie totale du monde, un ceci dimensionnel. « Donc tout tableau, toute action, toute entreprise humaine est […] un chiffre de la transcendance – Si du moins on les comprend comme un certain écart de l'être et du néant, une certaine proportion de blanc et de noir, un certain prélèvement sur l'Être d'indivision. »[19] L'Être d'indivision est le monde, tout étant, y compris le corps propre, est un prélèvement sur lui. Parce que le corps propre est arraché au monde, qu'il présente le monde et se rapporte à lui dans son sentir. Or, l'arrachement ne peut pas être l'accomplissement du sujet percevant, parce que son existence le suppose, force est de reconnaître que le monde se fait la division par elle-même, il est ce qui se disjoint en se conjoignant, ce qui s'éclate en des étants individués en les unifiant, la surpuissance de la production des étants individués qui le phénoménalisent. L'ontologie de la visibilité qui se précède en être ont pour présupposé une cosmologie d' « un seul éclatement d'Être qui est à jamais. » La cosmologie que Merleau-Ponty ébauche commence avec l'éclatement du monde indivis en une multiplicité des étants individués, le monde originaire est à la fois perdu et conservé dans l'unité immédiate de la multiplicité des étants qui caractérise le champ phénoménal. Seul une partie totale peut se rapporter à la totalité dont elle provient, et son rapport à la totalité doit constituer son essence, l'intentionnalité est justement ce rapport qui caractérise le sujet percevant, qui fait paraître l'extériorité à nous et pour nous. Le corps propre est donc la conséquence de l'éclatement du monde en une pluralité des corps où le monde est présent en chacun. La présence du monde en un étant est la présence du monde à l'étant, parce que le monde est omniprésent et omni-englobant. C'est celle-ci qui fait que l'apparition du visible s'accouple toujours avec le mouvement précis du sujet qui le suppose et l'élabore à la fois: « La prégnance est ce qui, dans le visible, exige de moi une juste mise au point, en définit la justesse. Mon corps obéit à la pré­gnance, il lui "répond", il est ce qui se suspend à elle, chair répondant à la chair. Quand une forme "bonne", paraît, ou bien elle modifie son entourage par rayonnement, ou bien elle obtient de mon corps mouvement jusqu'à ce que… »[20]

Le savoir primordial du corps avec le monde, du geste avec le visible, s'explique par la parenté ontologique entre eux. Parenté ontologique qui vient de l'éclatement du monde indivis originaire qui se divise en corps propre et le monde phénoménal. Donc, la chair mienne désigne la partie totale, la chair du monde l'être indivis en déhiscence.

 

Bibliographie

 

  1. Renaud Barbaras, L'appartenance Vers une cosmologie phénoménologique, Louvain-la-neuve Peeters, 2019.
  2. Fabrice Colonna, Merleau-Ponty et le renouvellement de la métaphysique, Herman Editeurs, 2014.
  3. Albert Michotte, La perception de la causalité, Publication Universitaire Louvain, 1950.
  4. Albert Michotte, Causalité, permanence et réalité phénoménal, Publication universitaire Louvain,1962.
  5. Maurice Merleau-Ponty, L'œil et l'esprit, Edition Gallimard, 1964.
  6. Maurice Merleau-Ponty, Le Visible et l'invisible, Edition Gallimard, 1964.
  7. Wolfgang Metzger, Psychologie Die Entwicklung ihrer Grundannahmen seit der Einführung des Experimentes, Springer-Verlag, 1941.

 

À propos de l'auteur:

LI Dan avait licencié en obtenant son diplôme de l'ingénierie avec sa spécialisation en modèle industriel à l'Université industriel de la chine du nord. Il a ensuite obtenu un master à Pékin Université avec le sujet de recherche de la philosophie bouddhiste en conjonction avec la philosophie européenne. Il rédige actuellement sa thèse de doctorat à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne intitulé « La profondeur du monde et l'être total: Merleau-Ponty et Ruyer par rapport à la forme », son domaine de recherche comprend la phénoménologie française, la gestalt-théorie et la métaphysique française de 20e siècle.    

 

* Université Paris I Panthéon-Sorbonne, Institut des sciences juridique et philosophique de la Sorbonne (ISJPS). Adresse électronique: lidan002746@gmail.com

[1] Fabrice Colonna, Merleau-Ponty et le renouvellement de la métaphysique, Paris, Herman Editeurs, 2014, p.173.

[2] Ibid., pp.211-212.

[3] Metzger, Psychologie Die Entwicklung ihrer Grundannahmen seit der Einführung des Experimentes, Berlin Heidelberg, Springer-Verlag, 1941, réimpr. 1978, p.143.

[4] Ibid., p.145.

[5] Victor Rosenthal, Köhler/Yves-Marie Visetti, Köhler, Les belles lettres, 2003, p.181.

[6] Ibid., p.182

[7] Ibid., p.179.

[8] Reiz peut également être traduit par l'excitation. La distinction de l'excitation et du stimulus chez les psychologues est elle-même problématique. Disant en gros que l'excitation correspond à la sensation chez les philosophes, ou l'état subjectif, le stimulus est ce qui est senti. Nous le traduisons ici du côté de l'objet perçu, en tenant compte de l'investigation de Metzger sur le système de référence concerne toujours le perçu.

[9] Metzger (1941). p.136: Ein seelisches Bezugs­system ist eine lebendige Ganzheit, die als solche auf jede auch nur örtliche Beanspruchung reagiert, und indem sie diese aufnimmt und bestimmt, umgekehrt auch von ihr beeinflußt und bestimmt: "be­stätigt" und gefestigt oder "durchbrochen" und gestört, möglicher­weise auch zerstört und umgebildet wird. Mit anderen Worten: jeder Reiz ist zugleich Systemreiz.

[10] Maurice Merleau-Ponty, le visible et l'invisible, Edition Gallimard, 1964, réimpr. 2019, p.267.

[11] Ibid., p.308.

[12] Ibid., p.297

[13] Maurice Merleau-Ponty, l'œil et l'esprit, Edition Gallimard, 1964, p.17.

[14] A.Michotte. Causalité, permanence et réalité phénoménal. Publication universitaire Louvain,1962. p.366.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p.189, V.I.

[17] Albert Michotte, la perception de la causalité, Publication Universitaire Louvain, 1950, p.18.

[18] Ibid., p.132.

[19] Maurice Merleau-Ponty, le visible et l'invisible, Edition Gallimard, 1964, p.258.

[20] Ibid., p.259.