Arts autour du monde est une revue scientifique annuelle consacrée à l’étude des différents thèmes d’intérêt pour les arts et les esthétiques du monde. La revue regroupe des articles d’éclat et diversité des thèmes, proposés par des littéraires, des historiens, des philosophes, des linguistes, des sociologues de l’art, qui collaborent dans une perspective interdisciplinaire.

Avant-propos

Ce numéro spécial rassemble les contributions d'un cercle de jeunes chercheurs, doctorant.e.s et docteur.e.s asiatiques (originaires de Chine continentale, de Corée du Sud et de Hong Kong) spécialisés en phénoménologie, qui se rencontrent, échangent leurs idées et tissent des liens d'amitié intellectuelle en France. La plupart d'entre eux sont affiliés à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, où ils mènent leurs recherches sous la direction de figures majeures de la phénoménologie française contemporaine, telles que Renaud Barbaras, Jocelyn Benoist et Christophe Genin. Ces auteurs partagent un intérêt commun pour des thèmes fondamentaux de la phénoménologie, notamment autour de Merleau-Ponty et de Michel Henry, tout en revisitant les pensées fondatrices de Husserl et de Heidegger.

Les contributions réunies ici témoignent non seulement de leur champ d'études commun, mais également d'une riche diversité intellectuelle. Elles abordent des questions variées: des notions phénoménologiques pures (Leib, Einfühlung, chair, auto-affection, etc.) aux thématiques phénoménologiques centrales (spatialité, temporalité, altérité, vie, etc.), en passant par l'histoire et la genèse des problématiques phénoménologiques sous le prisme d'études comparatives (avec Husserl, Kant, etc.). Ces recherches s'ouvrent également à des perspectives interculturelles et interdisciplinaires en engageant un dialogue dynamique avec la pensée orientale, l'esthétique, l'art et notamment la Gestalttheorie. De l'analyse concrète d'œuvres d'art à la réflexion sur l'être dans le cadre d'une ontologie phénoménologique, ces auteurs démontrent non seulement une maîtrise approfondie des concepts fondamentaux de la phénoménologie, mais également une capacité à mettre en lumière les potentialités dynamiques propres à la phénoménologie elle-même pour s'ouvrir à d'autres champs d'exploration. Comme l'écrivait Merleau-Ponty dans l'avant-propos de Phénoménologie de la perception: «... la phénoménologie se laisse pratiquer et reconnaître comme manière ou comme style; elle existe comme mouvement, avant d'être parvenue à une entière conscience philosophique. » En ce sens, ce numéro illustre cette vitalité et cette ouverture inhérentes à la phénoménologie.

Dans l'article « Le paradoxe du sujet et du monde dans la phénoménologie husserlienne: figure d'un dilemme intellectualiste? », ZHU Xinqu Wendy analyse le paradoxe du sujet et du monde dans la phénoménologie de Husserl, en questionnant s'il relève de son orientation intellectualiste. À travers la réduction phénoménologique, Husserl cherche à dévoiler la relation entre le sujet et son monde, mais son projet rencontre des limites inhérentes à ses méthodes. L'étude commence par La Crise, où Husserl introduit le concept de Lebenswelt, proposant une réduction phénoménologique différente de celle d'Idées I, visant à résoudre le paradoxe: comment un sujet, tout en appartenant au monde, peut-il en être le fondement ultime du sens? Toutefois, en subordonnant le monde à la subjectivité transcendantale, Husserl conserve une tendance intellectualiste-idéaliste qui affaiblit sa démarche génétique.

L'autrice montre que cette tension provient des méthodes de Husserl, telles que le « principe des principes » de Wesenserschauung, l'intentionnalité et la théorie des « esquisses » conçues dans Idées I, qui, en cherchant à démontrer que le sujet ne peut épuiser le transcendant, fixent finalement le mode d'être du transcendant dans l'immanent. Enfin, l'article examine la corporéité dans Idées II, où Husserl explore la double nature du corps propre (Leib/Körper), suggérant qu'une conception incarnée du sujet (s'opposant à la conception intellectualiste) aurait pu résoudre le paradoxe.

En conclusion, l'article montre que, bien que Husserl ne résolve pas le paradoxe sujet/monde, sa mise en lumière du dilemme reste précieuse. L'autrice propose une lecture élargie de la pensée husserlienne, où ce paradoxe, loin d'être statique, doit être repris comme un point de départ, dont la force contraignante se transforme en une puissance formatrice, et le dilemme ambivalent en un élan proprement philosophique.

Dans l'article « Une interprétation de l'ontologie du niveau chez Merleau-Ponty », LI Dan  suivait d'abord le pas de la proposition de Fabrice Colonna d'interpréter l'ontologie de la chair de dernier Merleau-Ponty à partir de la généralisation de la notion du « niveau-écart » de gestaltiste, en identifiant le niveau au monde. Cependant, étant accompagné par le texte de gestaltiste Metzger de l'analyse de la structure du système de référence, en colligation avec le texte de dernier Merleau-Ponty, on trouve que celui-ci identifie aussi clairement que possible le « niveau » ou la référence de tous systèmes perceptifs au corps propre. Il surgit alors le problème et la corrélation de deux niveaux dans le système de monde-sensible-corps, qui figure la structure du double enveloppement de l'homme enveloppant le monde phénoménalement qui l'enveloppe ontologiquement. Or, chez les gestaltistes, le double enveloppement n'est autre que le dédoublement phénoménal qui caractérise la phénoménalité. Résoudre le problème de deux niveaux demande, pour LI Dan, de mettre en avant la notion de la « partie totale » de dernier Merleau-Ponty, qu'il identifie être le sens de la chair. La « partie totale » veut dire seul un être séparé d'une totalité indivisible, étant entendue que la séparation est le travail de la totalité même, puisse réaliser la structure de double enveloppement, de phénoménaliser le monde à l'intérieur du monde.

L'article de CHOO Eun-Hye, « La réversibilité du moi et du monde comme Einfühlung ontologique chez Merleau-Ponty » s'ouvre sur une pensée saisissante de Merleau-Ponty, « C'est la montagne elle-même qui, de là-bas, se fait voir du peintre, c'est elle qu'il interroge du regard ». Cette phrase nous invite à questionner le panpsychisme qui semble imprégner la pensée tardive du philosophe. Cette question constitue le fil conducteur de l'article: comment dès lors comprendre cette continuité ontologique et cette réversibilité symétrique qu'il décrit, malgré l'asymétrie vécue entre le moi et le monde? Pour éclairer cette problématique, l'article explore la notion de l'Einfühlung chez Merleau-Ponty, fondée sur une circularité dynamique entre le moi et l'être.

En rejetant le centre égoïque et en mettant en avant une relation à double face, l'Einfühlung merleau-pontienne se distingue de l'Einfühlung esthésiologique husserlienne. Tout en s'écartant de la séparation absolue, et de même de la fusion complète schélérienne, l'Einfühlung ouvre la voie à une réversibilité imminente entre le moi et l'être. Cet article montre que l'Einfühlung se manifeste comme un processus relationnel percevant-perçu, caractérisé par une incarnation inachevée et toujours en devenir.

Par conséquent, l'Einfühlung ontologique chez Merleau-Ponty révèle le « prodige de l'existence charnelle », selon lequel la chair du monde n'est pas extérieure à la chair du corps, mais plutôt empiète sur celle-ci. L'incarnation garantit donc la continuité ontologique de la chair tout en dévoilant l'écart différenciant les corps. L'Einfühlung ontologique témoigne ainsi de l'événement d'incarnation à chaque instant : Je vis autrui, à distance; ce qui signifie qu'il me capte, m'attire, à tel point qu'il me fait sentir en lui-même. Par cette relation réciproque, je me découvre en étant vu par autrui.

Cet article souligne que cette distance infime entre moi et autrui, jamais totalement abolie, constitue le cœur de l'Einfühlung ontologique. Elle rend possible la rencontre d'autrui comme tel, sans ériger un mur infranchissable ni dissoudre l'altérité dans une fusion indistincte. Bien au contraire, elle révèle une continuité ontologique invisible, mais fondamentale. De telle sorte que, loin d'être un obstacle, l'asymétrie de nos expériences atteste cette continuité, à titre de condition de notre relation avec autrui.

L'article de TAO Tao, « La constitution phénoménologique de l'espace dans l'esthétique japonaise: De l'espace phénoménal à l'ontologie du lieu », propose une exploration approfondie de la spatialité en mettant en dialogue la phénoménologie occidentale et la pensée japonaise, en particulier à travers le concept fondamental de Ma(). Traditionnellement, dans la philosophie occidentale, l'espace est envisagé comme une abstraction géométrique (Descartes, Newton). Toutefois, la pensée japonaise offre une perspective singulière où l'espace est perçu de manière relationnelle, intuitive et dynamique, profondément enraciné dans l'expérience immédiate de la vie quotidienne.

Le Ma désigne un intervalle ou une ouverture, qui sépare tout en reliant les choses, les êtres ou les événements, générant ainsi un champ relationnel au cœur même de la perception spatio-temporelle. Contrairement à la phénoménologie occidentale, qui cherche à constituer l'espace à partir de la subjectivité ou de l'intentionnalité, la conception japonaise privilégie une intuition directe de la spatialité comme lieu d'interaction fluide et dynamique. Ce principe est étudié dans sa dimension philosophique, à travers la pensée de Nishida Kitaro et sa logique du « lieu vide » (basho no ronri), qui fait écho à la chôra platonicienne et entre en résonance avec la topologie heideggérienne du lieu et du « Quadriparti » (Geviert). Nishida propose une ontologie relationnelle où le néant devient matrice d'émergence des êtres, transcendant ainsi le dualisme ontologique classique.

Sur le plan esthétique et éthique, le Ma se manifeste dans divers domaines de la culture japonaise – de la poésie (haïku) à l'architecture, en passant par le théâtre nô et les arts martiaux comme le kendō ou l'aïkido – en structurant les relations spatiales et temporelles de manière fluide et ajustée. Le Ma est analysé comme une modalité d'espacement et de temporalité qui confère un rythme dynamique à l'existence et permet de redécouvrir une vie en mouvement. Ce principe est également appliqué à la création artistique contemporaine, notamment au sein du mouvement Mono-ha, où des artistes tels que Lee Ufan travaillent à mettre en lumière des rencontres silencieuses et des tensions rythmiques entre matériaux naturels et industriels. Leurs œuvres, comme la série Relatum, incarnent visuellement la dialectique du Ma en créant un espace où les choses existent dans un état de relation active et d'interdépendance harmonieuse.

L'étude conclut que la spatialité japonaise, telle qu'incarnée par le concept de Ma, offre une alternative féconde à la pensée occidentale en proposant une approche ontologique et phénoménale de l'espace en tant que lieu de relation et d'émergence. En établissant un dialogue interculturel entre Heidegger et Nishida, entre la phénoménologie du corps propre et la médiance de Watsuji Tetsuro, cette recherche démontre que le vide n'est pas une absence mais un lieu générateur de sens et de rencontres. Le Ma devient ainsi une clé de compréhension pour repenser la spatialité dans ses dimensions philosophique, esthétique et existentielle, révélant un espace-temps vécu où le rythme, l'interstice et l'émergence de formes de vie constituent une trajectoire silencieuse reliant les êtres et le monde.

Enfin, CHEN Ting et FENG Kan explorent, dans leur article « De l'Imagination Transcendantale à l'Auto-affectionLa construction et la déconstruction du schème temporel », l'évolution et la critique du schématisme kantien à travers la phénoménologie, en examinant ses transformations chez Husserl, Heidegger et Michel Henry. Partant de la tentative de Kant pour combler le fossé entre l'intuition sensible et le concept grâce à l'imagination transcendantale, le texte interroge la légitimité de cette médiation. En effet, la question centrale porte sur le fondement de cette médiation: repose-t-elle sur une faculté a priori, une structure intentionnelle de la conscience, ou le déploiement d'un horizon temporel?

Husserl hérite de manière critique du schème temporel en le perfectionnant dans le cadre de la constitution intentionnelle de la conscience. Quant à Heidegger, il donne une fondation ontologique au schématisme en faisant du temps l'horizon extatique où se constitue l'être de l'étant. Toutefois, Michel Henry dénonce les présupposés implicites du schématisme, en particulier sa dépendance à un horizon transcendantal qui masque la compréhension authentique du temps. Il propose l'auto-affection comme temps originaire, ancrant l'expérience dans la vie immanente dénuée de toute extériorité temporelle.

L'article met ainsi en lumière une tension fondamentale dans le schématisme: sa capacité à unir des opposés est remise en cause par ses présupposés et par son éloignement d'une temporalité authentique. En déconstruisant le schématisme et en introduisant la vie comme source d'expérience, Henry ouvre la voie à une phénoménologie non intentionnelle, recentrée sur l'immanence de l'auto-affection. L'étude conclut en soulignant l'importance de cette critique pour refonder la phénoménologie et dépasser les limites du cadre kantien.

Ainsi, nous espérons que ce recueil, regroupant des perspectives diversifiées de chercheurs venus d'un autre bout du monde, apportera un éclairage nouveau sur ce dynamisme fondamental de la phénoménologie. Il donne également un aperçu de l'engagement intellectuel de jeunes chercheurs asiatiques, qui aspirent à un dialogue plus étroit avec l'univers intellectuel occidental. Nous croyons fermement qu'un tel échange « autour du monde » peut contribuer à enrichir notre Lebenswelt commune.

 

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